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EDITORIAL

pdf mise en ligne :15 03 2009 ( NEA say… n° 63 )

LIBRE CIRCULATION DES PERSONNES > Elargissement

 

« Le dérèglement du monde »…c’est le titre du récent essai de Amin Maalouf (1) , un essai ample et d’une grande valeur dont la portée va bien au-delà des nombreux signes de dérèglement qu’il nous décrits. Il touche à notre humanité individuelle dans sa quasi quotidienneté.

Ces dérèglements sont intellectuels par un déchainement des affirmations identitaires (il y a quelques années Amin Maalouf a écrit de façon prémonitoire les « identités meurtrières »). Elles rendent difficiles toute coexistence un peu harmonieuse et tout débat. Dérèglement économique et financier qui nous nous entraîne dans les turbulences que nous savons, mais dont nous ignorons encore les conséquences.  Ce dérèglement économique est lui-même le fruit d’une perte des repères et est le symptôme  d’une forte perturbation  de notre système de valeurs. Dérèglement climatique qui résulte d’une longue pratique de l’irresponsabilité. Dérèglement ethique, dérèglement géopolitique...

L’auteur se pose la question, comment en est-on arrivé là, l’humanité aurait-elle atteint un seuil d’incompétence morale et culturelle ? Nos civilisations sont-elles épuisées, plus qu’elles ne sont en guerre entre elles et en affrontements ? Pour s’en convaincre Amin Maalouf donne l’exemple de deux ensembles culturels dont il se réclame : l’Occident est peu fidèle à ses propres valeurs et le Monde arabe s’est enfermé dans une impasse historique. Un diagnostic inquiétant, mais avec une note d’espoir: un nouveau regard jeté sur les diasporas, terme préféré à immigrés ou émigrés.

Une voie prometteuse pour sortir de l’impasse, où l’humanité s’est fourvoyée, serait celle que choisiraient les diasporas qui  au lieu de prolonger, sous tous les cieux, les affrontements épuisants et stériles, prendraient l’initiative d’un rapprochement salutaire et pacificateur entre les grandes aires dites de « civilisation ». Au cours de l’intense débat européen sur l’immigration que nous venons de vivre, cette voie a parfois été entrevue, mais fugitivement et sans l’acuité que lui donne Amin Maalouf. Sans la finesse de l’observation des détails concrets qui en font plus qu’un essai philosophique ou une réflexion géostratégique. Amin Maalouf place un espoir, un grand espoir (un espoir fou diront certains) en ce qui concerne l’ensemble des populations migrantes, où qu’elles soient, d’où qu’elles viennent, et quelles qu’ait pu être leur trajectoire. Pour lui, elles ont des liens puissants avec deux univers à la fois : elles ont vocation à être des interfaces, des courroies de transmission dans les deux sens. Au terme d’une énumération précise des capacité et du savoir faire des populations migrante, il conclut : « Tout cela donne à ces migrants une influence potentielle dont ne dispose aucune autre population d’Occident ni d’Orient. Une influence qu’ils devraient exercer bien plus qu’ils ne le font. Avec assurance, avec fierté, et sur les deux rives à la fois . »


La personne migrante est réellement double et se vit comme telle ! « L’on passe à côté de l’essentiel chaque fois que l’on omet de voir l'émigré derrière l’immigré. Et que l’on commet une faute stratégique majeure lorsque l’on évalue le statut des immigrés en fonction de la place qu’ils occupent dans les sociétés occidentales, c’est-à-dire le plus souvent tout en bas de l’échelle sociale, plutôt qu’en fonction du rôle qu’ils jouent- et qu’ils pourraient jouer cent fois plus- auprès de leur société d’origine, celui de vecteurs de modernisation, de progrès social, de libération intellectuelle, de développement et de réconciliation. ». A ce point de sa démonstration Amin Maalouf introduit  une condition impérative qui a tout son poids : il ne suffit pas qu’un migrant s’identifie à sa société d’accueil pour qu’il parvienne à influencer sa société d’origine, il faut que celle-ci continue à le reconnaitre et à se reconnaître en lui. Il faut qu’il vive bien sa double appartenance. Or constate Amin Maalouf ce n’est pas le cas actuellement que ce soit le modèle britannique ou le modèle français pour prendre deux modèles emblématiques un peu caricaturaux, mais où dominent chez l’un et l’autre discriminations, humiliations, paternalisme, condescendance.

Pour autant renvoie-t-il les deux modèles dos à dos ? Non ! pour lui le modèle français a une valeur universelle plus grande : les enfants pourront s’entendre dire qu’un jour prochain, s’ils le souhaitent, ils pourront pleinement appartenir à la nation d’accueil : vous pourrez devenir pleinement l’un des nôtres, sans cesser d’être vous-même! Entre le reste de la planète, eux et nous, vous serez les irremplaçables intermédiaires et dans tous les domaines : économie, politique, commerce! Grâce à vous nous nous ferons entendre de l’ensemble de la planète! Ce message  semble à Amin Maalouf de beaucoup préférable à celui qui  fait comprendre au migrant qu’il peut garder sa culture, ses coutumes, la loi le protègera mais il restera « extérieur » au pays qui l’a accueilli.

C’est clair le modèle « communautariste » n’a pas la faveur de Amin Maalouf, pis encore un communautarisme qui serait mondialisé. Songeant avec angoisse à son pays, le Liban, il nous avertit : « le communautarisme était une impasse, jamais nos pères n’auraient dû s’y engouffrer ! Il lance un appel ultime, à la France, sa patrie d’adoption et à l’Europe entière, la « patrie de ses ultimes espérances » : « ce n’est pas en « communautarisant » les immigrés qu’on facilitera leur intégration et qu’on échappera aux affrontements qui s’annoncent, mais en restituant à chaque personne sa dignité sociale, sa dignité culturelle, sa dignité linguistique, en l’encourageant à assumer sereinement sa dignité identitaire et son rôle de trait d’union ». (Cf dans les informations rapides le débat sur les statistiques ethniques) .

L'essai de Amin Maalouf est à lire et notamment par tous ceux qui suivirent la longue gestation du "Pacte européen de l'immigration et de l'asile" et par ceux qui, à Vichy, suivirent la conférence ministérielle des 27 sur l'intégration

(1) Edition Grasset