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La question religieuse au XXIème siècle?

pdf mise en ligne :17 03 2006 ( NEA say… n° 08 )

COOPERATION JUDICIAIRE CIVILE > Matières matrimoniale et de responsabilité parentale

Il est utile de se poser la question sur le retour du religieux qui serait devenu la principale clé de compréhension des bouleversements du monde actuel, des néoconservateurs américains aux fondamentalistes islamiques, sans parler de Tony Blair pour qui Dieu est la mesure ultime de ses choix politiques concernant la guerre en Irak.
Question utile au moment où le dialogue interreligieux reprend avec beaucoup de difficultés au Danemark et où l'on signale pour l’ensemble de la Scandinavie une recrudescence de l’extrême droite. L’Italie se divise sur l’Islam à l’école alors qu’elle s’apprête à voter. Le Vatican réforme la Curie pour mieux tenir compte des nouvelles exigences du dialogue interreligieux: réformes technocratiques ou annonce d’un durcissement vis-à-vis de l’Islam? L’Assemblée parlementaire euro-méditerranéenne consacrera une part importante de ses travaux aux retombées de la crise des caricatures du Prophète. Le philosophe Marcel Gauchet préconise une institutionnalisation européenne de la connaissance de l’Islam.

Georges Corm, historien, économiste et ancien ministre libanais de l’économie, répond à cette question dans un ouvrage publié par "La Découverte". Il a, au cours de ces vingt dernières années, consacré plusieurs ouvrages de référence aux problèmes du développement et du monde arabe. Pour lui, c’est moins à un "retour du religieux" que l’on assiste qu’à un recours au religieux pour le compte d’intérêts économiques et politiques fort profanes. Seules la réhabilitation du patrimoine des Lumières et la mise en œuvre des principes laïcs à l’échelle internationale permettront de contrer cette spirale dangereuse où nous entraînent les élites néoconservatrices occidentales et les fondamentalistes religieux de tous bords.

C’est sensiblement à la même conclusion qu’aboutit l’International Crisis Group, après son enquête mené auprès des musulmans de France, suite aux émeutes dans les banlieues. Le verdict est clair: le malaise est plus politique que religieux. Pour les chercheurs de l’International Crisis Group, il faut dénoncer cette forme perverse de communautarisme républicain qui s’inscrit dans une longue tradition française d’instrumentalisation clientéliste des élites religieuses, chrétiennes, juives, et musulmanes désormais. L’ICG dresse une liste de recommandations parmi lesquelles définir clairement les attributions du Conseil français du culte musulman comme organe de gestion du culte, et non comme organe représentatif des musulmans de France, freiner les politiques de nature clientéliste et communautaire à tous les niveaux de l’Etat. C’est un signe incontestable. Pour l’ICG, le "communautarisme musulman" correspond davantage à un fantasme qu’à une réalité solide et concrète. D’ailleurs, fait-il remarquer, les mariages mixtes ne cessent d’augmenter: 30% chez les femmes d’origine algérienne. Le problème venant de la représentation politique des populations musulmanes et des cités, la solution se trouve dans un traitement politique approprié pour combler un vide et se saisir des grands dossiers qui alimentent les mouvements jihadistes: la question palestinienne et la guerre en Irak. Même s’il mobilise, le mouvement jihadiste reste minoritaire, l’islamisme s’essouffle, régresse, beaucoup plus qu’il ne se radicalise: l’embrasement des banlieues fin 2005 en France a eu lieu sans acteurs religieux, même si les autorités ont été tentées de recourir à elles dans un souci d’apaisement, comme elle le feront quelques mois plus tard dans la crise des caricatures.

Cette perception du mouvement jihadiste rejoint celle exprimée de longue date par des observateurs de grand renom comme Gilles Kepel et Olivier Roy. Les considérations développées par les uns et les autres sont prolongées par la réflexion de Marcel Gauchet (auteur du "Désenchantement du Monde: une histoire politique de la religion"). Dans Le Monde des dimanche 12 et lundi 13 mars, il nous dit que "l’Occident est aveugle sur les effets de la mondialisation de l’économie et des mœurs". Tirant les leçons de la crise des caricatures, il y voit un "soulèvement existentiel". Pour lui, la sortie de la religion, qui s’accélère en Europe, ne permet plus de comprendre la renaissance de l’identité religieuse dans la reste du monde, principalement le monde islamique. Tout en défendant le droit à la critique, il s’inquiète de la montée de ce qu’il appelle "la dérision" et réclame le respect des croyants. "Ce que nous avons à respecter, ce sont les croyants. Mais autre chose est le droit intangible (…) de soumettre les croyances à l’examen critique, comme tout système de pensée. Rien ne peut être soustrait à cet acide de la discussion publique. C’est la règle de notre monde. Vouloir lui assigner des limites est absurde. C’est se renier sans avoir la moindre chance d’aboutir". Il reproche à l’Occident sa superficialité satisfaite d’elle-même, sa non compréhension, son indifférence d’un monde où la difficulté de l’existence conserve tout son poids. Marcel Gauchet en tire toutes les conséquences: "Encadrer la liberté d’expression pour des motifs religieux serait une mauvaise réponse à une bonne question. Les gouvernements occidentaux ont d’abord à témoigner, par des actes tangibles, de leur capacité à prendre en compte la situation d’un monde islamique vis-à-vis duquel, il faut bien le dire, notre attitude se réduit à une indifférence globale, mâtinée de peurs ponctuelles". Amorçant sa conclusion, il recommande, parce que nous appartenons à la "civilisation de l’autocritique", d’indiquer clairement notre disposition à nous mettre à la place de l’autre tout en restant ce que nous sommes: "Entre autres initiatives, une institutionnalisation européenne, conséquente et ouverte, de la connaissance de l’Islam, elle aurait valeur de signe exemplaire".

 

International Crisis Group, "La France face à ses musulmans: Émeutes, jihadisme et dépolitisation", Rapport Europe n°172, 9 mars 2006.
"France and its Muslims: Riots, Jihadism and Depoliticisation", Europe Report n°172, 9 March 2006.
► "L'Occident est aveugle sur les effets de la mondialisation de l'économie et des mœurs", Entretien avec Marcel Gauchet, propos recueillis par Henri Tincq pour Le Monde, 12 mars 2006.
► "Querelle sur le Coran à l'école en Italie", par Richard Heuzé, Le Figaro, 13 mars 2006.
► "Scandinavie : l'extrême droite en hausse", par Stéphane Kovacs, Le Figaro, 13 mars 2006.
► "Poupard prend l'islam en charge au Vatican", par Hervé Yannou, Le Figaro, 13 mars 2006.