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Une information citoyenne au service d'une identité européenne

 Une inquiétude grandissante à l'est de l'Europe : un passé historique qui ne passe pas. Les identités s'y affrontent  rudement. Comment faire comprendre que le début de la construction européenne  c'est la réconcialiation des peuples. Relire les «  identités meurtrières » de Amin Maalouf .

pdf mise en ligne :25 07 2009 ( NEA say… n° 71 )

DROITS FONDAMENTAUX > Liberté de pensée, de conscience et de religion

La Slovaquie vient de provoquer  les Hongrois en interdisant les langues minoritaires. Sujet explosif évoqué lors de la première réunion de la commission LIBE du Parlement européen, le 22 juillet dernier. Le Parlement européen  ne doit plus permettre que ce problème soit  simplement « évoqué » et souvent avec violence par ceux qui sont directement impliqués, le Parlement européen doit prendre le problème à bras le corps.
La nouvelle version de la loi sur la langue d'Etat, adoptée début juillet par le Parlement de Bratislava, interdit l'utilisation orale et écrite des langues minoritaires dans les administrations et oblige à l'utilisation prioritaire du slovaque partout dans les espaces publics. Sont aussi exclus les termes anglais ayant des équivalents slovaques. Les contrevenants seront passibles d'amendes de 100 à 5 000 euros. 

La  nouvelle mouture de la loi reprend et durcit certains traits de la loi adoptée une première fois en 1995 aux heures sombres de la Slovaquie alors dirigée par le populiste Vladimir Meciar, partenaire de l'actuel premier ministre, Robert Fico. Elle a, comme à l'époque, provoqué de fortes protestations dans la forte minorité hongroise de Slovaquie (10 % des 5,6 millions d'habitants) et une vive réaction de la classe politique en Hongrie. La communauté internationale a été plus mesurée dans ses réactions. Les relations entre la Hongrie et la Slovaquie, difficiles depuis la chute du communisme en 1989, sont plus que difficiles depuis 2006 et l'arrivée au gouvernement d'une coalition de populistes et de nationalistes. Elles se sont encore dégradées récemment, notamment lors de la camapagne des élections européennes les éclats rebondissent jusque dans l'hémicycle du Parlement européen.

Les formations politiques du Parlement de Budapest ont appelé le Conseil national slovaque (Parlement) à abroger cette loi jugée "discriminatoire" envers la minorité hongroise de Slovaquie. M. Fico a rétorqué que "le temps du royaume de Hongrie (qui incluait les territoires slovaques) était terminé et que la Slovaquie ne se laisserait pas dicter sa conduite par Budapest". Pas la moindre allussion au fait que l'appartenance à l'Union européenne, une appartenance librement consentie à la différence de l'ancienne appartenance au Pacte de Varsovie, crée de nouvelles obligations

Ces propos,  entre deux voisins membres de l'Union européenne (UE) il faut le souligner  encore, embarrassent tout le monde: la Commission notamment qui n'a fait aucun commentaire. Des députés européens veulent la saisir pour qu'elle se prononce sur le caractère "discriminatoire" de la loi envers les citoyens d'un pays de l'UE. Le président tout juste élu du Parlement européen, le Polonais Jerzy Buzek, a estimé que "cette loi nuit non seulement aux Hongrois, mais aussi à l'esprit de l'intégration européenne et aux idéaux de démocratie".
Seule institution européenne à s'être mêlée au différend magyaro-slovaque, l'Organisation pour la sécurité et le développement en Europe (OSCE) a entrepris une médiation entre les deux pays. Son haut commissaire aux minorités nationales, Knut Vollebaek, a reçu séparément, mardi 21 et mercredi 22 juillet, les délégations slovaque et hongroise, et exprimé des recommandations, a indiqué l'OSCE, basée à Vienne, dans un communiqué. Cette prise de position fait un contraste saisissant avec le mutisme observé, pour l'instant par les institutions européennes. Le ministère hongrois des affaires étrangères "regrette profondément l'adoption de cette loi". Le chef de la diplomatie slovaque, Miroslav Lajcak, a déclaré que "l'OSCE n'avait pas condamné la loi sur la langue slovaque". Une loi difficile à appliquer et qui ne résoud rien et sonadoption relève de la pure provocation. nationaliste. Elle alimente le discours des extrémistes de droite du parti Jobbik en Hongrie et du SNS (Parti national slovaque, au pouvoir) en Slovaquie." qui ont marqué tristement la campagne des élections européennes.

Rappelons que la Flandre belge , elle aussi, a adopté une attitude et des mesures  voisines contre les "facilités linguistiques". Le Conseil de l'Europe, la Commission européenne et le Comité contre le racisme des Nations unies ont critiqué les pratiques linguistiques, jugées discriminatoires, de la Région flamande à l'encontre de la minorité francophone qui vit sur son territoire. Les partis flamands bloquent la ratification par le gouvernement fédéral belge de la convention-cadre du Conseil de l'Europe sur la protection des minorités nationales. En mai dernier, le journal américain Herald Tribune a osé évoquer "une purification ethnique juridique".  Nea Say a tenu ses lecteurs régulièrement informés  sur des péripéties qui ne sont pas terminées.  Il est utile de rappeler ce précédent pour mettre en garde contre cette gangrène qui infecte un corps européen que l'on croyait immunisé à jamais.

La multiplication de tels cas appelle une intervention politique du Parlement européen comme préalable à celle des autres institutions européennes agissant dans le cadre de leurs compétences. Le dernier éditorial de Nea Say… s'est inquiété et de la violence de la campagne électorale européenne et de l'indifférence européenne. Il n'y a pas si longtemps lorsque Haider s'est rapproché du pouvoir en Autriche, cette dernière a été malmenée sur le plan institutionnel pour des faits moins graves ou du moins pour des faits qui n'engageaient pas directement l'Etat autrichien. Une réaction s'impose contre des mesures qui manifestement violent  profondément la loi fondamentale européenne : la  non-discrimination. La pierre angulaire de la construction européenne est ce principe sacré de la non discrimination pour quelle que raison que ce soit. Dés l'origine, le Traité de Rome à son article 7 interdisait la discrimination fondée sur la nationalité. Depuis les Traité et la Charte des droits fondamentaux ont fait le plein en matière de cas de discriminations interdites sans parler de la jurisprudence de Cours européennes.Trop souvent le Parlement européen a donné le spectacle d'accrochages violents (inhabituels et ne correspondant pas à sa culture et à sa pratique) entre hongrois, roumains, slovaques, tchèques sous le regard indifférent, muet et finalement méprisant des autres députés comme si ce débat n'était pas le leur. Il est de la responsabilité de tous les députés et de tous les Etats membres. A eux de faire comprendre que le rappel incessant de faits certes cruels et dramatiques mais remontant pour certains à plus d'un siècle, vouloir asseoir sa fortune politique sur la mise en cause des Traités de Trianon de l'immédiat après première guerre mondiale, tout cela n'a pas sa place dans l'Union européenne d'aujourd'hui et le monde d'aujourd'hui. Ce sont les valeurs européennes qui sont bafouées et leur exemplarité gravement menacée. Comme dans le dossier roumain et bulgare (cf autre article dans le présent numéro) il s'agit plus d'aider que de critiquer ou de s'arrêter à simplement sanctionner dont on voit poindre immédiatement l'effet contreproductif dans le climat actuel.

Un des meilleurs antidotes est certainement de relire le remarquable essai de Amin Maalouf, « les identités meurtrières".

Il nous questionne sur la notion d'identité, sur les conflits qu'elle peut occasionner, sur les voies sur laquelle elle permet de déboucher. C'est un essai rempli de lucidité. Nos sociétés sont-elles condamnées à la violence sous prétexte que tous les êtres n'ont pas la même langue, la même foi ou la même couleur ? Pourquoi  ne peut-on  pas assumer nos appartenances multiples ? Pourquoi sommes-nous  mis en demeure de choisir l'une ou l'autre ? Tentative de réponse : « A cause de ces habitudes de pensée et d'expression si ancrées en nous tous, à cause de cette conception étroite, exclusive, bigote, simpliste qui réduit l'identité entière à une seule appartenance. »

 L'identité pour Amin Maalouf est une combinaison d'appartenances, qui évoluent au fil de la vie, qui sont propres à chaque individu, et qui sont organisées selon une hiérarchie variable. L'identité est notamment définie par le regard des autres, ou encore par des blessures marquantes (humiliations subies durant l'enfance par exemple). Partant de cette acception, une communauté se définit comme étant un groupe de personnes ayant une appartenance en commun. Un individu appartient donc à plusieurs communautés à la fois.
Maalouf énumère quelques solutions et pistes pour apprivoiser l'animal si actif au sein des tribus planétaires, cet animal, véritable panthère, c'est l'identité. Les solutions possibles résident d'abord, dans le principe de réciprocité, selon lequel il faut que se crée un patrimoine universel (mondial, appartenant à l'humanité), dans lequel tous pourraient se retrouver, et ainsi, primerait avant tout l'appartenance humaine. Ensuite, la mondialisation, qui s'attaque principalement aux langues, devrait être combattue par l'apprentissage de l'anglais (3ème) ainsi que d'une 2ème langue, européenne de préférence. Enfin, si l'on se réclame d'une civilisation démocratique, il faut que l'on ne vote pas « automatiquement », c.à.d. selon son ethnie, car c'est un vote identitaire, qui ne ferait que diviser, compartimenter, encourager la ségrégation alors que pour s'épanouir et coexister pacifiquement les identités ont besoin de couleurs, d'un contexte riche, et non pas de carcans bien définis dans lesquels elles seraient enfermées. Dans certains pays, la situation identitaire est plus critique que dans d'autres… « Mais partout se fait sentir la nécessité d'une réflexion sereine et globale sur la meilleure manière d'apprivoiser la bête identitaire. »

L'auteur tire sa propre conclusion : « Il faudrait faire en sorte que personne ne se sente exclu de la civilisation commune qui est en train de naitre, que chacun puisse y retrouver sa langue identitaire, et certains symboles de sa culture propre, que chacun, là encore, puisse s'identifier, ne serait-ce qu'un peu, à ce qu'il voit émerger dans le monde qui l'entoure, au lieu de chercher refuge dans un passé idéalisé. Parallèlement, chacun devrait pouvoir inclure dans ce qu'il estime être son identité, une composante nouvelle, appelée à prendre de plus en plus d'importance au cours du nouveau siècle, du nouveau millénaire : le sentiment d'appartenir aussi à l'aventure humaine. »

Il propose de s'appuyer sur quelques grands principes, grandes forces. L'empathie, cette faculté intuitive à se mettre à la place d'autrui et de comprendre ses sentiments et ses émotions. L'humanisme : selon Maalouf, l'appartenance la plus importante, mise à part la langue identitaire, est sans doute l'appartenance à l'humanité.  Enfin, il estime que tout un chacun devrait connaitre au moins 3 langues  tout simplement pour pouvoir mieux communiquer entre nous. La réciprocité revient aussi à plusieurs reprises dans sa démonstration. Selon lui, les échanges sont primordiaux. Ils sont en effet, à la base de ce qui pourrait être une richesse culturelle mondiale, pour autant qu'un respect s'installe de part et d'autre. Tout sur la terre devrait s'échanger : cuisine, musique, mot, découverte, etc. Il s'insurge contre le besoin et/ou l'habitude contemporaine de tout catégoriser. Tout doit être classé ; il est à l'heure actuelle indispensable de coller des étiquettes à tout événement… Bien évidemment, ceci est préjudiciable pour les identités, puisque les classifier compartimente ces dernières (ce qui revient à dire que cela accentue l'idée d'une appartenance unique) et ainsi, rend les communautés facilement irritables, ce qui mène à des conflits. Lorsqu'il propose des solutions (ou des pistes de solutions), il exclut toujours les extrêmes, qui ne sont (selon lui), par essence, jamais profitables. Ainsi, il favorise toujours un juste milieu.

Quelques morceaux choisis

L'identité n'est pas donnée une fois pour toutes, elle se construit et se transforme tout au long de l'existence.
C'est notre regard qui enferme souvent les autres dans leurs plus étroites appartenances, et c'est notre regard aussi qui peut les libérer.
Rien n'est plus dangereux que de chercher à rompre le cordon maternel qui relie un homme à sa langue. Lorsqu'il est rompu, ou gravement perturbé, cela se répercute désastreusement sur l'ensemble de la personnalité.
(Les identités meurtrières sont parues aux éditions Grasset en 1998)