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EUROPE – ISLAM, LE TEMPS DE "SE PARLER FRANCHEMENT"

pdf mise en ligne :27 03 2006 ( NEA say… n° 09 )

IMMIGRATION > Frontières extérieures

par Fathi B'CHIRJournaliste fbchir@skynet.be (Bruxelles, 26/27 mars 2006)

Entre Européens et Arabes, le moment n’est-il pas venu de se dire: "parlons-nous franchement"? Mais ce parler franc ne doit pas s'adresser qu'aux "gens d'en face", ceux de la rive sud, comme s’il n’y avait rien à corriger de ce côté ci de la Méditerranée.
En Europe aussi, il faudrait appeler pour que cesse l'hypocrisie, la course à ce que l'on croit être du "politiquement correct", la soi-disant défense du dialogue entre les cultures, entre religions ou civilisations. Cela se traduit en fait par la recherche d'une "sainte alliance" entre conservateurs, bigots, rétrogrades et autres inquisiteurs en puissance. Une alliance entre tous ceux qui plaident pour une sorte d’ "harmonisation" des diverses chariaas et édits similaires qu’ils soient islamiques, chrétiens ou juifs, des diverses doctrines, qu’elles soient rigoristes ou tempérées, des diverses chapelles théocratiques.
La lecture des textes préparés pour l'Assemblée parlementaire euroméditerranéenne (APEM) est consternante. Certains Eurodéputés paraissent à première vue tomber dans le piège des intégristes ou de ces pseudo islamistes qui forment leurs soutiens implicites ou explicites, des opportunistes politiques généralement. Ce sont, en particulier, des délégués de partis gouvernementaux qui ne savent plus comment faire face à leurs nouveaux parlements "islamisés" (depuis, ils déploient une démagogie, bien visible, sur la question des caricatures). Dans deux pays au moins, le régime est talonné par ses nouveaux élus d'extrême droite islamiste et ses porte-voix se livrent à la surenchère.
Une série impressionnante d’amendements est déposée en prévision de la session de l’APEM, le 27 mars à Bruxelles, par, au moins, un pays caractéristique de cette situation nouvelle et réclamant de façon insistante et bien dirigée (référence à l’OCI) un traitement ad hoc de l'islamophobie. Inquiétante perspective.
Ces amendements tendent à focaliser tout le débat sur la seule question des caricatures et ses suites, comme si elle figurait parmi les enjeux centraux du dialogue EuroMed, au détriment de sujets plus essentiels. Une insistance particulière est déployée pour demander à l’Europe de criminaliser tout ce qui serait à ranger dans le concept d’islamophobie. Le concept est vaste. Il peut englober tout ce que l’on voudra y mettre. Un musulman qui prône la laïcité est-il islamophobe ? Aux yeux des doctrinaires et autres fondamentalistes, oui.
L’islamophobie n’est-elle pas, avant tout, un racisme, un rejet qui n’a pas besoin, pour être combattu, de lois spécifiques. Il est vrai que des précédents existent mais ils ont été établis sur la base d’une histoire meurtrie propre à l’Europe elle-même. Cela ne doit pas dispenser de mener une réflexion sur le meilleur moyen de combattre les "idées noires", qu’elles soient "révisionnisme", "islamophobie" ou même la tentation de "positiver" l’histoire coloniale. Parer à ce qui choque, par la voie légale, ne réprimant que l’expression publique, ou aller en profondeur en misant sur le travail d’explication historique, l’éducation, l’information? C’est un choix à faire. C’est en tous cas une réflexion qui reste à mener.
Dans cet esprit, combattre l’islamophobie, la vraie, pas celle qui ne comporte que la critique des agissements de courants déterminés, offre un nouveau champ pour la réflexion que la sensibilité, toujours exacerbée, sur le génocide nazi, n’a pas permis de développer dans la sérénité.
Cela ramène aux rapports de l’UE avec le problème révélé au grand jour par l’affaire des caricatures et, ponctuellement, à la session de l’Assemblée euroméditerranéenne.
Les Eurodéputés tomberont-ils dans le piège alors qu'ils devraient se centrer sur le respect des convictions et des croyances quelles qu'elles soient et ne pas s’engager à lutter contre la seule islamophobie ou seulement contre l’antisémitisme, pris séparément comme des attitudes isolées. Toutes les convictions et les croyances, des religieux comme celles des athées, ont droit au respect. La protection est due à ceux qui y adhèrent tant qu'ils n'agressent pas leurs contemporains. Tant qu’ils ne chercheront pas imposer leurs croyances et ne démoniseront pas ceux qui n’adhèrent pas à leurs perceptions du monde et éventuellement de l’au-delà. Ils devront être protégés tant qu’ils n’auront pas des comportements répréhensibles vis-à-vis de la loi du pays qui est le leur ou dans lequel ils résident.
D’autres louent la fameuse "alliance des civilisations". Mais quelle alliance? Avec qui? L'idée est excellente. Mais elle est conçue dans l'ambiguïté. Son initiateur, le premier ministre espagnol, aurait pu ou dû chercher à faire "alliance" avec des personnalités laïques de renom ou avec des pays qui s'en réclament officiellement pour les y encourager davantage. Un des signes de cette ambiguïté n’est-il pas que Zapatero organise cette opération avec le premier ministre turc Erdogan. Quel symbole, quel signal politique donne ainsi aux laïcs turcs le chef d’un gouvernement socialiste, donc tenant de la laïcité?
Erdogan est loin d’être un laïc. Certains le jugent comme un "gentil intégriste", bien fréquentable, oubliant les appréhensions manifestées lors de son arrivée au pouvoir. Erdogan n'est sans doute "modéré" - en apparence du moins - que parce que les mitraillettes de l'armée turque sont braquées sur lui. Parce que les lois d'Atatürk l'empêchent de faire ce qu'il veut. On peut le déplorer, mais c’est l’histoire de ce pays. La démocratie, que son adhésion à l’Europe fortifiera sans doute, si elle est conçue sur des bases claires, corrigera cet état de fait. A son avantage.
Mais dans le contexte actuel, le chef du Rafah n’a qu’intérêt à mettre une sourdine à ses convictions de partisan de sociétés théocratiques, où les femmes seront voilées et maintenues dans un statut qui ne correspond plus aux exigences de notre ère. N’est-il qu’un religieux en cravate? Ne serait-il, peut-être, qu'un populiste, prompt comme nombre d’hommes politiques à l’opportunisme, présentant un visage bien commode de "modéré"?
A son contact, les hommes et les femmes politiques européens paraissent surtout chercher à "modérer", ou tempérer  la perception que l’on pourrait avoir de leurs propres pratiques à l’encontre des communautés d’origine étrangères. Ils chercheraient ainsi, en obtenant sa caution, à se dédouaner et à prouver qu’un dialogue avec l’islam est possible. Mais quel islam?
Pour l’heure, Erdogan n'a guère le choix et compte sur l’Europe pour faire valoir ses droits particuliers au nom de la démocratie. Ceux de Londres, qui ont formé le tristement célèbre "Londonistan", l’ont aussi revendiqué et en ont bien profité. Paradoxalement, l’Europe est devenue (malgré elle?) le principal soutien des courants politiques qui luttent contre la liberté de conscience et contre la laïcité dans leurs sociétés, alors qu’ils se sont placés sous la protection des lois et des valeurs pratiquées dans le pays d’asile.
Modérés? De manière générale, il ne peut y avoir de "gentils" intégristes, ni d’intégristes "modérés", comme il n'y a jamais eu de nazi modéré ou de Taliban modéré. On est ou on n'est pas.
Les musulmans modérés, s’ils existent, c’est "Monsieur et Madame tout le monde", des citoyens ordinaires. Ils ne sont pas une minorité. Lorsque la télévision, ou les médias en général, les interviewent dans le cours de l’actualité, sur des sujets de vie courante, l’indication de leurs patronymes, souvent donnée, permet seule de savoir que ce médecin, ce chef d’une brigade de pompiers, ce facteur, cette gardienne de maternelle, ce simple lycéen en lutte pour ses droits, sont des musulmans ou supposés tels. Rien ne les distingue du reste des citoyens. Et c’est tant mieux. Mais l’étrange citoyen, déguisé en militant des maquis afghans est, lui, mis en exergue, rendu visible d'une façon qui suggère que le "vrai musulman", c’est lui. Il choque souvent par ses propos, par son allure de guerrier des montagnes afghanes, par la distance qu’il a par rapport à la société d’accueil, souvent la sienne depuis des décennies. Il choque les Européens de "souche" aussi bien que les laïcs musulmans, eux aussi "Européens" (des guillemets qu’une dirigeante socialiste belge met volontiers pour désigner ceux qui viennent d’ailleurs, et sont pourtant des "Belges").
Mais Monsieur ou Madame "tout le monde", majoritaires, n’éprouvent nul besoin d’être encadrés par un statut particulier. Le droit général dont jouissent tous les citoyens suffit. Le faire respecter devrait suffire.
Le combat à mener est d’abord celui de l’équité, avant de penser à des lois nouvelles pour sanctionner le mépris latent à l’égard de l’islam et, bien plus, à l’égard des musulmans. C’est une affaire d’éducation des citoyens, et les médias ont leur rôle à jouer, et moins une affaire de justice. Celle-ci ne peut que réprimer les actes racistes mais ne contribue pas à éduquer.
L’acceptation de l’autre est aussi une affaire de démocratie. On l’a totalement oublié dans nombre de pays européens. Une énergie folle y a été déployée pour créer de toutes pièces des instances représentatives des musulmans. Des "églises" comme il n’en a jamais existé dans l’islam arabe en tout cas (en Iran, un semblant de clergé existe). Les gouvernants européens ne se sont pas souciés de la représentativité réelle de ces "consistoires", dont la conception est plus conforme à une vision sécuritaire, celle d’un ministre de l’intérieur, qu’à celles relevant d’une préoccupation globale, démocratique.
Peu démocratiques, ces pseudo représentations le sont assurément, puisqu’elles n’ont été élues que par ceux, activistes ou non, qui fréquentent les mosquées ou les lieux de regroupement de leurs associations confessionnelles. Des élections qui n’ont impliqué qu’une minorité agissante. Elle ne doit sa "visibilité" qu’à la connivence des médias et au besoin du système policier et administratif d’encadrer la "population étrangère". Adopter une telle démarche n’aura été, finalement, de la part des gouvernants européens qu’épouser d’emblée une vision de la société très proche de celle des intégristes.
Les citoyens "ordinaires", Européens musulmans, non impliqués ni sollicités dans ce jeu de connivence, ne peuvent se sentir concernés, estimant à juste titre que leurs droits ne peuvent relever que de l’exercice simple de la démocratie, et beaucoup reste à faire pour imposer son respect. C’est le Député de leur circonscription ou leur Maire qui, en fait, est seul habilité à défendre leurs intérêts et leurs libertés, y compris celles d’avoir leurs propres convictions, de pratiquer les rites légués par leurs ancêtres, s’ils en manifestent l’envie. Nul besoin pour le député ou l’élu local d’être apte à l’exégèse du Coran pour défendre les droits de ses citoyens comme pour leur signifier leurs devoirs.
Il y a eu ainsi, en Europe, une "démission" du politique face à l’incroyable prétention de quelques courants de parler au nom de l’islam et surtout des musulmans. Outre qu’elle révèle un déni démocratique, elle relève aussi, il faut en convenir, d’un acte implicitement raciste, puisque "l’autre" est forcément considéré comme "différent", "folklorisé", un comportement qui s’apparenterait plus à l’exercice d'ethnologie qu’à une pratique démocratique saine.
D’autres plaident le droit pour des musulmans militants d’être politiquement acceptables comme le sont les chrétiens démocrates en Europe. Mais ce parallélisme n’a de sens que si l’on s’est posé la question du contenu fondamental de leurs messages politiques. Qui a posé des questions à Erdogan ou à d’autres dirigeants de même tendance, en d’autres pays, sur leurs convictions profondes? Quel statut réservent-ils aux femmes de leurs pays? Quels types d’enseignements voudront-ils dispenser dans les écoles de leurs pays, s’ils n’en sont pas empêchés, s’ils en ont les moyens? Le Parlement européen a-t-il soumis le premier ministre turc à cet exercice de clarification ou ne s’est-il borné qu’à solliciter des réponses rassurantes pour l’Europe, pour sa sécurité, pour la conforter dans sa propre perception du monde musulman?
Ce qui se passe en Turquie va sans doute se passer dans bon nombre de pays de la rive sud mais avec, malheureusement, moins de garde-fous. Dans cette inquiétante perspective, des contacts sont déjà noués ou sont d’ores et déjà inscrits dans les intentions. Il faut dialoguer mais seulement avec ceux qui baissent les armes, professe Josep Borrell. C’est omettre que certaines doctrines n’ont pas besoin que leurs tenants soient armés pour être porteuses de dangers. Ceux qui les subissent, les femmes par exemple, peuvent en souffrir une mort lente.

La "realpolitik" commande

Des contacts, soit. Mais une analyse fine du contenu de ces politiques ne serait-elle pas nécessaire en préalable? La motivation de tels contacts noués ou à nouer serait aussi d’appuyer la revendication de respect des droits de l’homme, contre la répression des militants de ces courants? Mais suffit-il de s’opposer au chef d’Etat de son pays pour être démocrate? Il y en a qui promettent pire. Défendre leurs droits est légitime et compréhensible, mais faut-il aller jusqu’à la connivence?
Suprême objection : la "realpolitik" commande. Ne nous explique-t-on pas aussi : "ils" sont déjà là, dans plusieurs parlements, plus ou moins bien élus. "On ne peut les ignorer". L’affaire du Hamas Palestinien, après celle du turc Erdogan, illustre cette conviction.
Dans plusieurs pays arabes méditerranéens, une poussée des courants passéistes est en effet notée; la Palestine, l’Egypte, le Maroc, etc. Cette irruption du religieux dans le champ politique impose une donne nouvelle, incontestable. La réalité est incontournable mais la tendance, en Europe, est d’en faire une mauvaise lecture. Une lecture biaisée.
Il est vrai que la situation est nouvelle et inédite dans la plupart des cas (sauf en Jordanie où les islamistes ont été admis dans le jeu politique). Comment, au passage, ne pas faire un lien avec la stratégie américaine dans la région arabe, de l’Iraq au Maroc? Les récentes libérations de prisonniers d’opinion islamistes dans plusieurs pays sous influence américaine n’obéissent-elles pas à une ligne définie par Washington?
Dans les pays où de tels mouvements ont émergé publiquement et réussi à capter l’attention de l’opinion, fût-ce sous la forme d’unique canal de contestation, les gouvernements en place sont tentés de se positionner eux aussi sur le champ du religieux, à l’exemple de ce qui a été fait en Europe d’ailleurs. Certains hommes ou femmes politiques s’y sont souvent positionnés par rapport aux thèmes populaires de l'extrême droite. C’est le fameux "Le Penisme sans Le Pen" qui a mené à des dérives dans des politiques "anti-étrangers" ou anti-immigrés, devenues centrales dans la gestion de pays tels que la Hollande, mais pas seulement. La liste des collusions passées, présentes et à venir est longue.
En Europe comme sur la rive sud, les dirigeants pensent gagner à "surfer" sur le populaire; la chasse à l’étranger ici, et là, la défense des "valeurs nobles" d’un islam dont l’image est autant atteinte par la perception faussée de ses préceptes et par la lecture abusive qu’en font certains activistes musulmans. Elle l’a été, davantage encore, par les réactions haineuses déclenchées par l’affaire des caricatures, ce qui n’enlève rien aux intentions douteuses de ces dessins inutiles et provocateurs. Ils sont choquants, non pas en raison d’un quelconque caractère blasphématoire, mais parce qu’ils portent atteinte à la sensibilité d’autrui, sans raison si ce n’est l’intention manifeste de blesser.
Ici, les provocations outrancières, là les réactions inacceptables. La confrontation entre ces deux attitudes n’est qu’une opposition de miroir, l’une étant le reflet inversé de l’autre. Deux attitudes qui ne sont qu’une en fait: faire de l’électoralement rentable. Occuper le terrain. Paraître l’interlocuteur favori, les uns au nom des musulmans, ceux d’en face en tirent l’image de leur capacité à maîtriser le dragon à défaut de le terrasser.
Ce qui se passe dans certains pays arabes n’a rien d'extraordinaire et, actuellement, paraître comme défenseur de l’islam peut payer, paie déjà. Cela peut servir à des gouvernants en mal de légitimité, contestés par leurs populations. La référence à l’islam peut notamment servir à esquiver la pression européenne, ajoutée à la revendication interne, pour plus de réformes, plus de démocratie.
L'Europe, le Parlement européen en l'occurrence, ne devrait accepter de défendre que les valeurs universelles, que l'on présente abusivement comme des valeurs occidentales. Hitler, Le Pen, Jorg Haïder, le Vlaams BloK, dans le désordre et sans comparer, à chacun ses caractéristiques... font-ils partie aussi de ces valeurs occidentales? Pourquoi ne comptabiliserait-on pas également dans ces valeurs, que l’Occident s’attribue, le colonialisme et l’antisémitisme? On ne peut y faire le tri pour ne retenir que le "positif". Et, d’un autre côté, il y a tant d'Arabes, de Méditerranéens, comme des Africains ou d’ailleurs, dont les convictions sont ancrées dans ces valeurs universelles, qui ne sont par  pour autant des "agents" de l'Occident.

Saine rupture

Faudra-t-il, pour conforter cette "alliance des civilisations", que les parlementaires européens mettent des tenues de salafistes ou des tchadors, ou décider de prières oecuméniques en ouverture des sessions EuroMed, pour conforter le fameux -et tout autant douteux- "dialogue des religions"? Inquiétante perspective. Caricature évidemment. Mais en l’état des esprits et des perceptions, rien ne serait étonnant. Les présentatrices vedettes des télévisions se privent rarement du plaisir "exotique" de se parer d’un foulard quand elles évoquent un sujet depuis le Pakistan ou l’Iraq. Quel symbole, quel signal donné à ces jeunes filles musulmanes d’Europe qui rechignent à se couvrir le chef comme le demanderaient leurs familles. Ces mêmes stars du petit écran mettront-elles une chemise brune pour couvrir une manifestation de néo-nazis?
Ne faudrait-il pas dans un tel contexte devenir franchement partisan d'une saine rupture, militer pour une "pause de réflexion"? Parce que les interventions européennes, pour l'instant, compliquent davantage le dialogue interculturel en le concevant sur des bases peu claires; elles peuvent aggraver plus qu'elles ne peuvent faciliter les débats en cours dans les sociétés arabo-musulmanes, y compris celle d’Europe. Elles n’améliorent pas les perceptions réciproques. Les opinions des deux côtés sont prises comme en otage de débats, actions et réactions biaisées, basées sur des intentions inavouées.
Comment dans ce contexte prôner une coopération interculturelle saine? La rupture n’est certes pas possible et l’envisager serait faire fi de l’imbrication réelle des intérêts et des destins de peuples voisins, condamnés à vivre ensemble. Mais il faudra la prendre comme hypothèse pour corriger le tir avant de s’engager plus loin dans une voie sans issue. Pour éviter au dialogue EuroMed de subir le sort du défunt Dialogue EuroArabe né dans les années ’70 et mort d’ "incompréhension profonde", dix ans après qu’il n’ait été finalement qu’un "dialogue pour le dialogue", sans consistance, juste pour "le maintien de bonnes relations de voisinage". Les premiers symptômes de ce mal qui a fait périr le Dialogue EuroArabe paraissent visibles concernant le processus de Barcelone: dialogue pour le dialogue. Des tonnes de papier consommées. L’essentiel se passe ailleurs.
Peut-être faudrait-il juste limiter, délimiter, la portée de ce dialogue interculturel, entre civilisations, pour ne pas encourir le risque de se trouver dans des situations inextricables, de faire "n’importe quoi" parce qu’il faut parer au plus pressé, aux exigences ponctuelles de la gestion politique.
Le dialogue culturel gagnerait sans doute à être orienté vers une meilleure "connaissance de l’autre", chacun commençant par balayer dans sa propre maison avant de prétendre exporter ses idées, ou même de simplement les soumettre à l’échange. Les médias, l’éducation devraient être davantage sollicités que les diplomates et les "experts" de l’islam et de l’Arabité.
A quoi servirait la fondation Anna Lindt, si elle n’était au final qu’un lieu de débats sur les vertus religieuses ou sur quelques faits d’histoire, alors qu’elle devrait servir à promouvoir les connaissances et les sciences des sociétés modernes et la compréhension mutuelle. Elle n’est pour l’heure qu’un poste budgétaire européen et un siège offert à l'un des Etats partenaires. Il faudra veiller à ce qu’elle serve les vrais objectifs de dialogue, qu’elle soit ouverte au monde réel dans sa plénitude et dans sa diversité.

Laïcité musulmane

Il y a pourtant urgence. On l’a vu avec les réactions européennes à l’affaire des caricatures, comme à celle du voile. Ces réactions, fortement médiatisées, n’ont pas tenu compte de la sensibilité des musulmans laïcs poussés à se taire par les outrances, d’un côté comme de l’autre, y compris des analyses à l’emporte-pièce maintes fois relayées par des médias. Ils n’avaient nulle envie de conforter des visions frisant dans plus d’un cas l’ignorance de l’autre, le refus de ce qu’il est ou, même, frisant le racisme. Ils ne pouvaient ajouter leurs voix à celles qui rejettent l’islam parce qu’il est islam et non par rejet de l’extrémisme et de l’hégémonisme militant de courants intégristes. Ils ne pouvaient non plus joindre leurs voix à celles de tenants d’un islam qui n’est pas le leur. L’islam perçu par l’Europe et, par bravade, prôné par de nombreux jeunes en Europe, est loin de celui de leurs traditions familiales. Ils se sont trouvés placés entre le marteau et l’enclume.
Les réactions européennes à ces affaires ont souvent été du pain béni pour l'extrême droite arabe et musulmane. Elles ont amené les Européens à jouer sur un terrain qu'ils n’ont pas choisi, qui n’est pas celui des valeurs défendues par l'Europe, des valeurs qu’elle cherche légitimement à promouvoir, en premier lieu la laïcité comprise comme le respect des convictions, religieuses ou non, de l’autre.
L’Europe, et le Parlement européen dans ce cas, comme en témoignent les préparatifs de la session de l’APEM, a été entraînée sur le terrain voulu par les intégristes et leurs soutiens implicites, par une référence insistante au fait religieux. En définitive, le résultat n’en est que la mise en cause des valeurs de la laïcité et de la tolérance dans la diversité.
Le piège est ainsi refermé.
L’Europe devrait-elle ne plus faire que de l'économique et rien que de l'économique? Tomates, patates, carottes et services bancaires, l'Europe s'en tire bien en ces matières. Pour le reste, il y a, à l’évidence, un blocage mental (mémoire historique?) qui empêche de percevoir sainement les problèmes des autres sociétés, des enjeux de la bataille qui se prépare entre laïcs et tenants de sociétés théocratiques, partisans de règles et lois qui briment les femmes, les intellectuels, et brident les sociétés.
Ne faudrait-il pas finalement laisser seulement quelques pays (ceux qui ont une tradition de rapports avec la rive sud) s'engager dans le culturel ou, si on veut pour faire "in", le "civilisationnel"? Il n’en reste pas moins un concept creux, juste bon pour nourrir l’"industrie colloquière".
Dans le même esprit, le "dialogue des religions" n'est qu'un leurre. Une fausse solution. Tout au plus, une sorte de "paix armée", un cessez-le-feu mais chacun reste dans sa tranchée: "Tu retiens ta chariaa et je restreins l'usage de ma bible ou de ma thorah".
Le mieux sans doute serait de ne plus parler de "dialogue des civilisations" mais d'un "dialogue POUR LA civilisation". Ensemble pour la défense des mêmes valeurs, puisqu’universelles. Utopie ?

Fathi B'CHIR