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La peur et l'ignorance ont fait voter les suisses contre les minarets. Quand le Canada fait la leçon à la Suisse : entretien du Journal le Temps avec Zarqa Nawaz, créatrice de «La Petite Mosquée dans la prairie» Condamnations unanimes. Un recours devant la Cour européenne des droits de l'homme: difficile. L'onde de choc se propage à travers toute l'Europe.

pdf mise en ligne :25 11 2009 ( NEA say… n° 78 )

IMMIGRATION > Politique d'intégration

Loin d'une grande majorité de hasard, c'est la peur et l'ignorance qui ont fait voter largement oui à l'initiative anti-minarets alors que les élites politiques, économiques, religieuses, le Vatican leur demenadaient à l'unisson de rejeter au nom de solides arguments rationnels.   Au Canada, et sur la chaine canadienne Canal + ainsi qu'en DVD, la série TV «La Petite Mosquée dans la prairie» s'est fait une renommée par son ton humoristique et sa manière d'aborder les sujets qui fâchent, du voile aux préjugés. Comment la créatrice de la série, Zarqa Nawaz, envisage-t-elle la votation Minarets? 
La campagne a démontré que la réalité de l'islam en Suisse est en total décalage avec une image maudite. Les musulmans de suisse ne mérite pas l'injustice de ce vote. Tous les votants ne sont pas contre l'islam mais contre ce qu'ils considèrent comme une surreprésentation 

 L'initiative contre la construction de minarets a été acceptée par 57,5% de la population et 19 cantons et demi. Elle est le reflet de craintes qui ne se sont pas exprimées dans les sondages. Parce qu'ils ne se sont pas toujours exprimés ouvertement, les sentiments profonds qui ont motivé une majorité de Suisses à dire oui à l'initiative contre la construction de minarets n'ont pas été captés par les sondages. Mais ils étaient bien réels, bien présents dans les têtes et les tripes, perceptibles, mais difficiles à quantifier.
Ce n'est pas la construction de tourelles au-dessus des mosquées qui a convaincu cette majorité, finalement fixée à 57,5% des électrices et électeurs, à voter oui à l'article constitutionnel proposé par le Comité d'Egerkingen, composé principalement de membres de l'UDC et de l'Union démocratique fédérale. Ce sont bien plutôt les peurs qu'inspirent l'islam, sa transcription juridique, ses manifestations vestimentaires et sociales qui ont fait peur aux Suisses. En se prononçant pour l'interdiction des minarets, ceux-ci ont surtout voulu dire non au voile, à la burqa, aux dispenses scolaires demandées par des parents musulmans, aux contraintes que l'islam impose aux femmes, aux mariages arrangés, au danger d'«islamisation rampante» qui pèserait sur le pays selon l'UDC.
Pour cette raison, l'interprétation des sondages, qui estimaient le non à l'initiative au-dessus de 50%, est restée prudente. Car on sentait bien que des sentiments sous-jacents pouvaient faire pencher la balance de l'autre côté. Et c'est ce qui s'est produit. L'initiative a été acceptée par près de six ­Suisses sur dix et par dix-neuf cantons et demi. Seuls Genève, Vaud, Neuchâtel et Bâle-Ville ont rejeté l'interdiction des minarets, mais à des majorités plutôt faibles (50,8% à Neuchâtel). C'est à Genève que le rejet a été le plus marqué, avec 59,7% de non. Le président du Conseil d'Etat, David Hiler, était partagé entre deux sentiments dimanche: «Le Conseil d'Etat est satisfait et fier du vote des Genevois, qui n'était pas acquis. Dans notre canton qui compte un minaret, les gens ont compris que l'on peut respecter à la fois l'Etat laïc et la liberté religieuse pour autant qu'ils n'empiètent pas l'un sur l'autre. C'est un message clair vis-à-vis des musulmans qui résident ou travaillent ici, dans le cadre de la Genève internationale: la Cité n'a rien contre eux. Nous pouvons nous réjouir du vote des Vaudois. Cela démontre que la région que nous construisons ensemble est basée sur des valeurs communes, et elle mérite plus que jamais que nous la développions main dans la main. En revanche, nous sommes déçus et inquiets par rapport au vote suisse. Ce scrutin aura un impact sur l'économie nationale. Il faudra beaucoup de persuasion du Conseil fédéral pour réduire les effets nuisibles d'une telle décision.»

Le coup de massue

Eveline Widmer-Schlumpf:«Je crains les conséquences économiques»
Micheline Calmy-Rey:«C'est une réaction de repli. Il faudra expliquer ce vote» . La victoire qui embarrasse l'UDC , auteur de l'initiative et principal animateur de la campagne du oui. Dans un climat de tensions persistante avec la Libye, un commentaire de Hasni Abidi: «Le régime libyen se frotte les mains» . Les musulmans tristes et désemparés . Un recours immédiat à Strasbourg est possible, mais avec un arrêt au bout de combien de temps? Avis des politologues: «Il ne faut pas surinterpréter le oui» 
 A l'exception de l'UDC, tous se souciaient dimanche du message que la Suisse devait transmettre à l'étranger. «L'islam pourra continuer à être pratiqué en Suisse. Cette différence doit être clairement expliquée à l'étranger afin d'éviter toute erreur d'interprétation», recommande le PLR. Le Conseil fédéral a d'ailleurs déjà commencé le travail, précise la cheffe du Département fédéral des affaires étrangères, Micheline Calmy-Rey, dans l'interview accordée au Temps . Un élément de ce travail d'explication est la traduction en arabe de l'analyse que le gouvernement a faite dimanche du résultat du vote.
Par sa netteté, celui-ci a été ressenti comme un choc par ceux qui ont voté contre l'initiative et se mordent sans doute les doigts de ne s'être pas suffisamment mobilisés. Quelques manifestations spontanées ont été mises sur pied dimanche soir, à Zurich – une marche aux bougies et la plantation symbolique d'un minaret sur la tout aussi symbolique place d'Helvétie – ou à Berne, où 500 personnes ont entamé un cortège funèbre entre la gare et la place Fédérale. Une autre est annoncée pour mardi à Genève. Voilà qui n'est pas sans rappeler les réactions survenues le soir du 6 novembre 1992, après le rejet de l'Espace économique européen.
Depuis 2007, la chaîne canadienne anglophone CBC fait le plein de téléspectateurs avec La Petite Mosquée dans la prairie , un feuilleton qui conte les aventures de la communauté musulmane d'une petite ville. Sur un ton de comédie, les auteurs abordent les sujets qui fâchent, le port du voile, les préjugés des uns et des autres… y compris les débats parmi les musulmans.
 
"La petite Mosquée dans la Prairie"
 
Née à Liverpool, Zarqa Nawaz a grandi à Toronto. Elle a débuté par des documentaires. Mère de quatre enfants, à la tête de sa société au nom évocateur – FUNdamentalist Films –, Zarqa Nawaz tient les commandes de Little Mosque on the Prairie, visible ici en DVD ou sur Canal +. Pour Le Temps, elle analyse le débat entourant le vote sur les minarets.

      -Le Temps: Ulrich Schlüer, l'un des initiants, dit que «le minaret n'a pas de signification religieuse. C'est un symbole de pouvoir, d'une islamisation politique institutionnalisée»… Qu'en pensez vous?

      -Zarqa Nawaz: Le minaret apparaît très tardivement dans notre architecture. Il constitue plutôt une mise en scène esthétique. Il n'a rien à voir avec l'affirmation d'un pouvoir politique. Ce que je lis à travers l'argumentaire des initiants en Suisse, quoi qu'ils en disent, est une forme de racisme envers les musulmans: le minaret ne compte pas, c'est une posture politique. En cela, c'est à l'unisson d'un certain racisme qui s'exprime dans plusieurs pays européens. Je suis attristée par ces débats, par cette relation antagoniste que l'Europe a elle-même créée avec les musulmans.
      – Une relation «créée», en quoi?
      – En Amérique du Nord, vous n'aurez pas ce genre de débats sur des interdictions. De cette manière – je pense que c'est lié –, la communauté ne bascule pas dans l'extrémisme, elle doit trouver son propre statut, intermédiaire. Si vous entrez dans une logique de bannissement, vous attisez ce radicalisme que vous essayez par ailleurs d'éradiquer. Il me semble que les gouvernements européens ont, d'une certaine manière, mérité cette situation, car ils n'ont pas cherché à stabiliser les communautés, à travailler avec elles.
      – Pour vous, d'où vient cette différence?
      – Cela a trait aux politiques d'immigration. Les Etats-Unis et le Canada ont attiré des immigrants musulmans qualifiés, alors qu'en Europe cette immigration-là concernait la classe ouvrière – et ces travailleurs n'étaient même pas censés rester. Le Canada a demandé à mon père de venir car il était ingénieur. Ainsi, la communauté a démarré sur un meilleur pied qu'en Europe. Vue d'ici, la situation d'une grande partie des musulmans en Europe fait davantage penser à celle des Mexicains aux Etats-Unis.
      – Le climat a tout de même changé depuis les attentats de 2001…
      – Bien sûr, une paranoïa s'est installée. Mais voyez par exemple dans le cas de Maher Arar [ndlr: informaticien canadien arrêté en 2002, déporté en Syrie, libéré une année plus tard], le gouvernement canadien s'est excusé. Je n'ai pas vu d'équivalent en Europe… Franchement, je ne voudrais pas élever mes enfants en Europe. Je ne serais pas rassurée pour leur sécurité et leur avenir. Je n'aurais pas la garantie qu'ils puissent devenir de vrais citoyens.
      – Votre série étonne par sa liberté de ton. La chaîne qui la diffuse a-t-elle exprimé des craintes?
      – Non, ils n'avaient pas vraiment de raisons d'avoir peur. Comme musulmane ayant grandi dans ce pays, je voulais rendre quelque chose au pays, et ce projet le permettait. La série obtient les meilleurs scores d'audience pour une fiction TV de CBC depuis quinze ans. C'est ainsi, aussi, que les immigrés peuvent s'intégrer. Il y a un double bénéfice: la communauté a un endroit pour vivre, elle peut pratiquer sa foi, et elle fournit des apports au pays, même en termes de produits culturels. Je n'aurais jamais pu lancer cette série en Europe, car j'aurais été trop anxieuse, ou trop craintive, ou encore trop en colère, ayant toujours ce sentiment de ne pas faire partie de la société.
      – Avez-vous reçu des critiques de votre propre communauté?
      – Bien sûr. Nous avons essuyé les critiques de traditionalistes, qu'ils soient musulmans ou pas! La droite dure m'a vue comme une musulmane qui cherche désespérément à ressembler aux Blancs, qui veut faire baisser la garde en attendant la prochaine attaque terroriste… Et les musulmans traditionalistes me reprochent de libéraliser la foi. Ils condamnent l'humour de la série. En fait, si opposées soient-elles, ces deux parties ont leur image de ce que doivent être les musulmans et ne supportent pas d'être bousculées. Au fond, elles se ressemblent. Dans le même temps, la majorité de la communauté évolue.
      – L'humour permet-il de désamorcer certaines tensions?
      – Disons que, jusqu'ici, personne n'avait vu les musulmans à la TV comme des gens aussi normaux, qui paient leurs impôts, éduquent leurs enfants, doivent composer entre leur carrière et leur vie privée… Cela contraste avec certains sujets traités aux informations. Donc, cette normalité devient attractive.
      – En écrivant les épisodes, avez-vous des débats entre auteurs, sur les limites à ne pas franchir?
      – Comme musulmane très attachée à sa foi, je ne ferai jamais quelque chose de sacrilège, comme rire du prophète. Cela dit, nous abordons des questions taboues autour de l'homosexualité, le hidjab ou le niqab, ou la condition des femmes. Nous essayons d'être le plus réaliste possible. Si nous écrivions des histoires qui paraissent irréelles aux musulmans, ou que nous proposions des solutions artificielles aux problèmes du moment, nous perdrions une partie du public! Nous jouons donc sur les stéréotypes de part et d'autre, puisque nous rions des travers des musulmans eux-mêmes. Et nous nous nourrissons de sujets d'actualité. Jusqu'ici, je n'avais d'ailleurs jamais entendu un tel débat sur les minarets, je vais y penser…
Réactions dans le monde et dans la communauté musulmane en Europe : colère, menaces et tristesse.

Le vote suisse est une  "insulte à l'islam" et un "signe de haine". La principale organisation musulmane d'Indonésie a dénoncé, lundi, le résultat du référendum suisse interdisant désormais la construction de minarets, y voyant un signe de "haine" et d"'intolérance" vis-à-vis de l'islam. Le chef de la Nahdlatul Ulama (NU), Maskuri Abdillah, a cependant appelé les musulmans d'Indonésie, plus grand pays musulman au monde, à "ne pas réagir avec excès" à la décision des Suisses, qui ont voté dimanche à 57,5 % l'interdiction des minarets à l'appel de la droite populiste. Près de 90 % des 234 millions d'Indonésiens sont musulmans, et la grande majorité d'entre eux pratiquent un islam modéré. La NU, qui représente l'islam traditionnel, compte environ 40 millions de membres.
Le grand mufti d'Egypte, Ali Gomaa, a dénoncé dimanche le résultat du référendum suisse. "Ce résultat du référendum (...) n'est pas une simple atteinte à la liberté religieuse, c'est aussi une insulte aux sentiments de la communauté musulmane en Suisse comme ailleurs", a-t-il déclaré à l'agence égyptienne MENA. En Egypte, le grand mufti est l'homme officiellement chargé par le gouvernement égyptien d'interpréter la loi islamique. Le grand mufti, selon MENA, a aussi encouragé les 400 000 musulmans vivant en Suisse à "dialoguer" avec les autorités suisses et à utiliser les moyens légaux pour contester le résultat du référendum de dimanche.
La Grande Mosquée de Lyon a déploré, dimanche, le résultat "désolant" du référendum par lequel les Suisses ont décidé d'interdire la construction de nouveaux minarets chez eux, appelant musulmans et démocrates à réagir pour éviter que ce vote ne devienne une loi. "Il s'agit d'un vote d'intolérance, tournant le dos aux bases juridiques les plus constantes qui, à travers le monde, garantissent la liberté de religion", a fait savoir dans un communiqué Kamel Kebtane, recteur de la Grande Mosquée de Lyon. "J'appelle à une réaction de tous les musulmans, des fidèles de toutes les religions, et de tous les démocrates, au niveau européen, pour s'opposer à ce que ce vote, contraire aux fondements du droit, devienne une loi", a-t-il encore écrit.
L'intellectuel musulman Tariq Ramadan, aux propos parfois sulfureux et toujours controversés, a jugé "catastrophique" le résultat du référendum. Pour M. Ramadan, qui vit à Genève et enseigne à l'Université britannique d'Oxford, "les Suisses ont exprimé une vraie peur, un questionnement profond sur la question de l'islam en Suisse".
Le Conseil des droits de l'homme des Nations unies, dont le siège est à Genève, a également fait part de sa préoccupation.
 
La communauté musulmane en suisse est triste, désemparée avec le sentiment d'être injustement rejetée malgré son comportement très majoritairement exemplaire.
 
Les minarets à la "une" de la presse européenne. Le référendum sur l'interdiction des minarets faisait la "une" de nombreux quotidiens lundi dans la plupart des pays européens. Les commentaires évoquaient la peur de l'islam, l'image ternie de la Suisse, le décalage des élites politiques et les enseignements à tirer pour les gouvernements des pays occidentaux. On craignait également des réactions d'indignation dans le monde musulman.

"Le vote de la honte", titre "Libération", qui consacre ses quatre premières pages aux résultats du vote. "Ce vote montre avant tout une méfiance envers l'islam, commune à d'autres pays d'Europe, notamment les Pays-Bas, mais aussi la France ou la Grande-Bretagne". Le quotidien français estime que cette interdiction est d'autant plus absurde que les cantons qui ont approuvé le plus fortement l'interdiction sont ceux où il y a le moins de musulmans.
"La Confédération helvétique est sous le choc", affirme "Le Figaro". "Confrontés à l'augmentation du chômage, à la crise bancaire et à l'immigration, ils (les électeurs) ont désavoué la politique d'ouverture menée par Berne."
Pour sa part, l'édition en ligne du "Monde" aborde la question des "sociétés européennes crispées face à l'enracinement de l'islam". "Même si c'est l'islamisme qu'ils prétendent combattre, c'est en réalité la présence de l'islam sur des terres chrétiennes que les groupes politiques les plus actifs mettent en question", observe le quotidien. Or, ce ne sont pas ces stigmatisations empreintes de populisme "qui aideront les "modérés" à faire sereinement accepter l'islam pour ce qu'il est désormais: la deuxième religion d'Europe".
Les louanges des ténors de la Lega italienne occupent beaucoup de place dans les quotidiens de la péninsule. A Milan, le "Corriere della Serra" aligne deux commentaires. L'un évoque une leçon salutaire parce que les racines chrétiennes d'une culture ont été redécouvertes. L'autre parle d'une offense et de la plus mauvaise réponse que l'on peut donner à la menace islamiste.
L'Europe craint maintenant la contamination, selon "La Repubblica". Le quotidien, qui paraît à Rome, rappelle que, dans son propre pays, la Ligue du Nord veut mettre la croix chrétienne sur le drapeau italien.
"Enigme suisse", relève avoue dans un titre le quotidien allemand "Frankfürter Allgemeine" sur son commentaire de première page. Les Suisses se voyaient eux-mêmes volontiers comme des citoyens fondamentalement démocratiques, ouverts au monde et tolérants. Le vote sur les minarets révèle d'autres traits de leur caractère: un esprit borné, craintif et une volonté de repli. Le message dépasse cependant largement les frontières de la Confédération. En première page, "Die Welt" y voit une mauvaise réponse à une bonne question. Le résultat montre combien la peur de l'islam est profonde en Europe et que le thème n'est pas pris au sérieux par les élites politiques pas seulement en Suisse. "Une catastrophe pour la Suisse", estime le commentateur du "Süddeutsche Zeitung". Il prévoit déjà une tempête d'indignation dans le monde musulman.
Le journal autrichien "Wiener Kurier" parle d'un vote contre les musulmans en Suisse. Quant au quotidien de boulevard "KronenZeitung", il relève que les partis de droite en Autriche sautent déjà sur la décision du peuple suisse et parle d'une évolution dangereuse pour la société. "Un coup porté contre l'establishment politique", estime le "Guardian" en Grande-Bretagne. Le "Financial Times" évoque la peur de représailles économiques à l'étranger et d'une réaction des musulmans alors que l'"International Herald Tribune" mentionne une victoire surprise de la droite.
En Espagne, "El Pais" consacre une pleine colonne en page intérieure à la ministre des Affaires étrangères Micheline Calmy-Rey, à "l'expression sombre". Elle ne craint pas une réaction du monde musulman aussi violente que celle survenue après la publication des caricatures de Mahomet et se promet d'expliquer le vote qui ne concerne que les minarets et non pas la construction de mosquées ou la pratique de l'islam.
 
L'onde de choce s'est propagée en France où hommes politiques, , journalistes, analystes ont été pris de court par des résultats qu'ils n'avaient, ni les uns, ni les autres, prévu.
 
L'UMP s'interroge sur la justification de ces édifices, ce que l'opposition dénonce comme une manoeuvre "électoraliste".  Le ministre français des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, s'est déclaré "un peu scandalisé" par cette "expression d'intolérance". "Si on ne peut pas construire de minarets cela veut dire qu'on opprime une religion", a-t-il dit sur RTL.
Mais des responsables politiques français ont estimé que la France pourrait ou devrait prendre exemple sur la Suisse. Pour le Front national, ce vote est un signal envoyé aux "élites", qui doivent "cesser de nier les aspirations et les craintes de peuples européens (face) à des signes ostentatoires que veulent imposer des groupes politico-religieux musulmans, souvent à la limite de la provocation". Plusieurs responsables de l'UMP ont fait des commentaires qui ont été vivement critiqués à gauche. Dimanche soir, le secrétaire général du parti majoritaire, Xavier Bertrand, a jugé qu'on n'avait pas "forcément besoin" des minarets en France. Le porte-parole adjoint de l'UMP, Dominique Paillé, a abondé dans son sens lundi sur France Info. Si les salles de prière sont "évidemment tout à fait indispensables", il n'en va pas de même pour les minarets, a-t-il dit.
"Il faut pouvoir assumer ses convictions sans que cela blesse qui que ce soit et sans que cela transgresse le principe de laïcité", a-t-il estimé, faisant le distinguo entre les minarets et les clochers des églises catholiques qui sont "un héritage historique". Jean-François Copé a refusé de commenter ces déclarations, joignant sa voix à celles de la gauche. "Ce vote n'aide pas car il va encourager toutes les formes d'amalgames", a dit le président du groupe UMP à l'Assemblée nationale sur France Info. Pour Hervé Morin, ministre de la Défense et président du Nouveau Centre, "il appartient au maire, qui est responsable de l'urbanisme dans sa commune, d'avoir un débat avec les communautés musulmanes pour que ces lieux de culte décents ne heurtent pas les autres communautés et les autres religions". "Il ne s'agit pas de construire des minarets qui soient aussi hauts que les cathédrales, a-t-il dit à des journalistes.
Au Parti socialiste, Pierre Moscovici a jugé sur LCI "électoralistes" les propos de Xavier Bertrand qui, selon lui, reviennent à dire "qu'au fond les Suisses montrent la voie". Les Verts dénoncent l'avancée des idées "xénophobes et islamophobes" en Europe. "Tous les prétextes sont bons : débat sur la burqa, mariage gris, minarets, amalgame entre la sécurité et l'immigration, identité nationale pour faire peur et nourrir un sentiment de rejet contre certains immigrés ou européens issus de l'immigration venant de pays musulmans", accuse le parti écologiste dans un communiqué. Comme les Verts, le député socialiste européen Vincent Peillon et le secrétaire général de la CGT, Bernard Thibault, font le lien entre le vote suisse et le débat lancé par Nicolas Sarkozy et la droite sur l'identité nationale en France. "Cessons de jouer avec des concepts, avec des émotions mauvaises et dangereuses. N'animons pas la campagne des (élections) régionales (de mars prochain) avec des sujets qui n'ont rien à voir, comme l'identité nationale", a dit Vincent Peillon sur i>Télé. Bernard Thibault  du syndicat CGT a déploré qu'en période de crise "certains trouvent avantage à mettre en exergue des coupables tout désignés". "Chacun a son immigré dans son pays en Europe", a-t-il dit.

Condamnation de l'ONU, de l'Union européenne, du  Conseil de l'Europe et du Vatican et des Eglises en général
 
L'interdiction de minarets en Suisse est "discriminatoire" pour l'ONU. Le Haut commissaire de l'ONU pour les droits de l'Homme, Navi Pillay, a estimé mardi que l'interdiction de la Suisse d'ériger des minarets était discriminatoire et la mettait en infraction avec la loi internationale. Elle a condamné "l'exploitation de la peur de l'étranger" qui a porté ce vote, et son résultat qui "divise profondément".
La ministre suisse des Affaires étrangères Micheline Calmy-Rey a reconnu mardi que le gouvernement était "très préoccupé" par ce vote. En Grèce pour une réunion de l'OSCE, Micheline Calmy-Rey a jugé que "les limitations de la coexistence de différentes cultures et de différentes religions mettent également en danger notre sécurité". La Turquie, qui aspire à devenir membre de l'Union européenne, a estimé que l'interdiction de minarets adoptée en Suisse violait les libertés et les droits humains fondamentaux.Dans un communiqué, le ministère turc des Affaires étrangères a souligné mardi que le vote helvétique avait suscité une déception. Il a appelé la Suisse à corriger cette décision, faisant état de l'inquiétude des plus de 100.000 Turcs vivant en Suisse. Le Conseil de l'Europe avait critiqué la mesure lundi, estimant par la voix de son secrétaire général Thorbjorn Jagland, qu'elle touchait à "la liberté d'expression, à la liberté de religion et à l'interdiction de toute discrimination, qui sont garanties par la Convention européenne des droits de l'Homme". "Si la Cour européenne des droits de l'Homme était saisie d'une requête, ce serait à elle de décider si l'interdiction de construire de nouveaux minarets est compatible avec la Convention", avait-il ajouté.
Mardi, la Commission européenne contre le racisme et l'intolérance (ECRI), organe indépendant du Conseil de l'Europe spécialisé dans les droits de l'homme, a exprimé sa "profonde préoccupation" concernant les résultats de l'initiative populaire suisse. Le taux de 57,5% "en faveur de l'interdiction et le fait que l'appel du Conseil fédéral et d'autres acteurs clés à voter contre a été ignoré, sont difficilement conciliables avec les efforts faits afin de combattre les préjugés et les discriminations dans le pays ces dernières années", a-t-elle considéré dans un communiqué, ajoutant que ce vote aboutirait à une "discrimination envers les musulmans" et porterait "atteinte à leur liberté de religion". L'ECRI a invité les autorités helvétiques à "examiner attentivement les conséquences de ce vote" et à "faire ce qui est en leur pouvoir afin de trouver une solution qui soit conforme au droit international des droits de l'Homme".
 
Il  n'y a pas qu'en France où la votation suisse fait tache d'huile : un peu partout en Europe, donnant ainsi aux courants populistes l'occasion de s'exprimer.

Le référendum suisse a déclenché une polémique en Allemagne, où l'édification de nouvelles mosquées suscite régulièrement des tensions. Certains, comme le député social-démocrate (SPD) Sebastian Edathy, ont jugé le résultat du vote "problématique". Mais d'autres, dans les rangs conservateurs, ont appelé à ne pas le critiquer trop hâtivement.
Les déclarations du Vatican pas plus que celles de l'ONU n'ont pas freiné ce développement fâcheux : la liberté de religion entravée, selon le Vatican, c'est une  "entrave (à) la liberté de religion". La veille, le secrétaire général de la conférence épiscopale de Suisse, Mgr Felix Gmür, avait lui aussi qualifié ce vote de "coup dur pour la liberté religieuse et l'intégration". A Genève, le rapporteur spécial de l'ONU pour la liberté de religion, Mme Asma Jahangir, a dénoncé une "discrimination évidente". L'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe s'est, elle aussi, déclarée "très préoccupée".
"Beaucoup de gens ont peur d'une islamisation dans notre pays également", a estimé le chrétien-démocrate (CDU) Wolfgang Bosbach, responsable de la commission affaires intérieures au Bundestag. "Il faut prendre au sérieux cette inquiétude", a-t-il jugé, disant constater depuis des années "une grande divergence entre l'avis exprimé par les médias et l'opinion publique". Député européen de la CSU bavaroise, Manfred Weber lui a emboîté le pas en évoquant "une incertitude profonde et croissante de la population dans son rapport aux autres religions". "Il faut un débat sur l'identité européenne", a-t-il réclamé. Outre-Rhin, les projets de construction de mosquées rencontrent souvent de vives oppositions. L'exemple de Cologne est le plus connu. D'ici 2011, un nouvel édifice devrait se dresser dans le quartier d'Ehrenfeld, doté de deux minarets pointant à 55 mètres de hauteur. La municipalité n'a pu donner un feu vert qu'après des années de controverse. Tout en s'efforçant de mettre au point les outils institutionnels d'un dialogue avec les musulmans, la chancelière Angela Merkel (CDU) avait réclamé, fin 2007, que les minarets des mosquées ne soient pas "plus hauts que les clochers des églises chrétiennes". Quelque 4 millions de musulmans vivent en Allemagne où ils disposent de plus de 200 mosquées.
En Autriche. L'extrême droite - créditée d'environ 25 % d'intentions de vote dans les sondages - s'est réjouie de l'interdiction des minarets en Suisse, même si elle n'a pratiquement aucune chance d'imposer une telle restriction au niveau national. Le thème va forcément ressurgir durant la bataille entre sociaux-démocrates et extrême droite pour le contrôle de Vienne, qui fera rage en 2010, l'élection dans la capitale étant prévue à l'automne. Le vote des Suisses est un "signal contre l'islamisme radical qui a aussi valeur d'exemple en Autriche", a déclaré Heinz-Christian Strache, le chef de la principale formation d'extrême droite, le Parti de la liberté (FPÖ). M. Strache avait brandi une croix lors d'une marche organisée en mai par son parti à Brigittenau, une banlieue populaire de Vienne, pour protester contre l'agrandissement du Centre islamique. En Carinthie comme au Vorarlberg, deux Länder où l'extrême droite xénophobe est influente, ce courant a réussi, en 2008, à faire modifier les règles publiques de construction des bâtiments de manière à protéger "le paysage et l'image du lieu" : le mot "minaret" n'apparaît nulle part dans la nouvelle réglementation, mais celle-ci donne de fait aux élus régionaux et locaux la latitude d'en refuser la construction.
En Flandre. Le parti d'extrême droite Vlaams Belang a annoncé le dépôt d'un texte visant à empêcher la construction de minarets. Le leader de la formation au parlement régional, Filip Dewinter, devait toutefois se heurter, une fois de plus, aux règles du "cordon sanitaire" qui isole l'extrême droite : aucun parti important n'est prêt à soutenir son projet.
Aux Pays-Bas. "Pour la première fois en Europe, des gens ont exprimé leur rejet d'une forme d'islamisation", a déclaré le leader populiste Geert Wilders. "Ce qui est possible en Suisse doit l'être ici. "
Au Danemark. Le Parti du peuple danois (DF), parti d'extrême droite qui soutient le gouvernement minoritaire libéral-conservateur, veut lui aussi proposer un référendum sur la construction de minarets. Le Parti libéral du premier ministre et l'opposition de gauche ont repoussé cette idée. Après l'affaire des caricatures de Mahomet, en 2005, le Danemark tente de renouer des liens avec le monde musulman.
En Italie, la Ligue du nord en profite pour passer à l'offensive sur l'immigration.

La Ligue du Nord, parti anti-immigrés allié à Silvio Berlusconi, rêve de Suisse et de minarets interdits. Lundi 30 novembre, au lendemain du référendum helvète, salué avec envie, ses ministres ont rivalisé de propositions. L'un a proposé d'ajouter un crucifix au drapeau italien, un autre souhaite faire adopter par le Parlement le référendum d'initiative populaire. Quant à Roberto Maroni, ministre de l'intérieur, il a déclaré : "En démocratie, il est toujours bon d'écouter le peuple."
La votation suisse est intervenue alors que la Ligue, préparant les élections régionales en Lombardie et en Vénétie, ses fiefs historiques, a lancé son offensive d'hiver en remettant l'immigration au centre du débat. Ainsi, Franco Claretti, maire de Cocaglio, bourgade lombarde de moins de 7 000 habitants, a baptisé "Noël blanc" une opération consistant à faire vérifier par la police municipale la régularité des immigrés présents dans sa commune. Faute de papiers en règle, ils seront dénoncés aux carabiniers pour délit d'immigration clandestine, une disposition nouvellement créée. "L'expression est malheureuse, admet l'élu, mais l'opération se termine à Noël et à cette période, il n'est pas rare qu'il y ait de la neige." Pour le reste, il assume, chiffres à l'appui : "Chez nous, les extracommunautaires sont passés de 177 en 1998 à 1 562 en 2008. Il n'y a pas de criminalité, mais nous devons commencer à faire le ménage." Son adjoint renchérit : "Pour moi, Noël n'est pas la fête de l'accueil, mais une tradition chrétienne qui fait partie de notre identité." M. Maroni, venu le 28 novembre à Cocaglio, a apporté son soutien à cette initiative.
Autre "expression malheureuse" ? Celle utilisée par la commune de San Martino dall'Argine, près de Mantoue. Là, la mairie appelle les citoyens "qui ont connaissance de la présence d'immigrés clandestins sur le territoire communal à communiquer cette information au maire, à la police municipale ou à l'état civil". "Une invitation à la délation", condamnent les associations contre la discrimination. Dans le même ordre d'idée, un député de la Ligue a proposé - avant de le retirer devant les réprobations unanimes - un amendement prévoyant le plafonnement des indemnités chômage à six mois pour les immigrés au lieu d'un an pour les Italiens. Pendant trois jours, la presse a consacré de nombreux articles à cette initiative, permettant ainsi à la Ligue du Nord de se poser en victime du "politiquement correct".
Les minarets suisses et Cour européennes des droits de l’homme : un recours difficile. Revoter : impensable quoi qu’en pense Daniel Cohn-Bendit.

Jean-Paul Costa, le président de la Cour européenne des droits de l'homme, juge qu'il ne sera pas facile d'introduire des recours devant sa juridiction contre les résultats de la votation suisse sur l'interdiction des minarets. Cette question 'représente un problème juridique complexe', a estimé M. Costa, mardi 1er décembre. Un requérant devrait d'abord prouver qu'il est directement victime d'une atteinte aux droits de l'homme. Il devrait ensuite avoir épuisé préalablement toutes les voies de recours en Suisse. Or, un tribunal fédéral suisse ne peut remettre en cause le résultat d'une consultation populaire.

L’onde de choc se poursuit à travers l’Europe : 46% des Français pour l'interdiction des minarets, selon l'Ifop.  Une forte proportion de Français se prononce pour l'interdiction de la construction de minarets et même de mosquées en France, selon un sondage Ifop pour Le Figaro. Concernant les minarets, 46% des personnes interrogées sont pour l'interdiction, 40% sont pour leur construction et 14% ne se prononcent pas, précise cette enquête. Pour l'édification de mosquées, 41% des personnes interrogées y sont opposées, 19% y sont favorables, 36% se disent indifférents et 4% ne se prononcent pas. Dans une enquête similaire de 2001, seuls 22% des sondés étaient opposés à la construction de mosquées.
Le débat sur les minarets a surgi en France après le référendum par lequel les électeurs suisses ont décidé d'interdire la construction de nouveaux minarets. De nombreux responsables politiques français ont déploré le vote suisse mais l'UMP s'interroge sur la justification de ces édifices et le Front national réclame un référendum comme en suisse mais portant plus largement sur l'immigration.
Ce sondage a été réalisé du 1er au 2 décembre auprès d'un échantillon de 983 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus.


 Dans le journal "la Croix" du 30 novembre, le sociologue italien Stefano Allievi analyse avec pertinance le phénomène des interdictions en Europe des minarets et/ou des mosquées.