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Comment affronter notre peur de l’Islam ? L’affaire des minarets  suisses est peut être une chance ! Derrière la peur de l’Islam ne se cacherait-il pas la peur du religieux ?

pdf mise en ligne :04 12 2009 ( NEA say… n° 79 )

DROITS FONDAMENTAUX > Liberté de pensée, de conscience et de religion

 Dans le journal suisse "le Temps", le jésuite, théologien et archéologue Jean-Bernard Livio, nous explique que notre crainte face à l’islam vient en partie de ce que nous sommes peu au clair avec nos valeurs chrétiennes et avec la place de la spiritualité dans nos vies. Pour Bernard Livio: c’est un événement grave pour la Suisse. Mais paradoxalement, c’est peut-être une chance. Car cela va obliger à prendre en compte les peurs qui se sont exprimées lors de ce vote. Jusqu’ici, ni les politiques, ni les responsables religieux, ni les faiseurs d’opinion, ni les médias n’ont jugé nécessaire d’analyser ces peurs.

Comment affronter notre peur de l’Islam ? L’affaire des minarets  de l’Islam est peut être une chance ! Derrière la peur de l’Islam ne se cacherait-il pas la peur du religieux ?

 Pour le jésuite, théologien et archéologue Jean-Bernard Livio, notre crainte face à l’islam vient en partie de ce que nous sommes peu au clair avec nos valeurs chrétiennes et avec la place de la spiritualité dans nos viesJean. Pour Bernard Livio: c’est un événement grave pour la Suisse. Mais paradoxalement, c’est peut-être une chance. Car cela va obliger à prendre en compte les peurs qui se sont exprimées lors de ce vote. Jusqu’ici, ni les politiques, ni les responsables religieux, ni les faiseurs d’opinion, ni les médias n’ont jugé nécessaire d’analyser ces peurs.

– Mais comment affronter ces peurs?
– Il faut d’abord les entendre, les approfondir. La présence de plus en plus forte de l’islam en Suisse change le paysage global. Comment? Que disent nos valeurs démocratiques à ce sujet? Comment peuvent-elles nous aider à négocier ces changements? Ce sont les questions auxquelles nous devons tous répondre, communautés musulmanes comprises.
– Justement, qu’attendez-vous
des musulmans?
– D’abord ce qu’ils font le plus souvent déjà: travailler, payer des impôts, respecter les lois, marquer leur adhésion aux valeurs de la suissitude. Je pense qu’ils doivent apprendre à mieux connaître le Coran et par là nous aider à en découvrir les vraies valeurs, pour ne pas tomber dans les amalgames populistes des concepteurs de l’affiche de l’UDC pour le vote de ce week-end. C’est à eux, et pas seulement à leurs contradicteurs, d’insister sur le fait que certaines prescriptions problématiques ne figurent pas dans le Coran: la lapidation, qui est une monstruosité, n’y a pas de base. Il n’y est pas davantage question de cacher le visage des femmes: le Coran, à ce sujet, ne fait que donner des conseils vestimentaires de dignité. Nous devons le rappeler à ceux qui critiquent l’islam et demander à nos amis musulmans de le dire plus haut et plus clairement.
– Cela suffira-t-il à réduire les peurs?
– Non. Ces peurs, il faut maintenant les nommer et les affronter. Des deux côtés, on doit retrousser ses manches et parler de ce qui angoisse. La peur fondamentale, de notre côté, est liée à la place que tient la foi dans la société musulmane: pour un musulman, la loi de Dieu domine tout et surplombe toute autre loi civile. Cela nous angoisse d’autant plus que nous ne sommes, nous-mêmes, pas au clair avec notre propre foi. Nous sommes déstabilisés par l’islam parce qu’il remet en question les chrétiens que nous ne sommes plus. Je ne parle pas que de foi, mais aussi de culture. Nous occultons trop souvent la part dans notre héritage d’une tradition spirituelle qui, pourtant, est à la source de nos valeurs civiques: la tolérance, le respect de l’autre, l’égalité sont des valeurs évangéliques.
– Des valeurs évangéliques qu’il a toutefois fallu reconquérir au XVIIIe siècle contre des pouvoirs qui se réclamaient du christianisme…
– C’est exact. C’est justement de ce chemin parcouru que nous pouvons parler avec nos amis musulmans. Dire que cela n’a pas été facile, qu’il y a eu des affrontements – n’oublions pas que la dernière guerre que la Suisse a vécue sur son territoire était une guerre de religion – mais que nous sommes contents d’y être arrivés, d’avoir séparé religion et pouvoir temporel, créé un espace où les religions peuvent coexister. Contents aussi d’avoir levé la chape moralisatrice qui a longtemps pesé autant sur le protestantisme que sur le catholicisme, contents de pouvoir en revenir aux vraies questions et aux vraies valeurs du vivre ensemble.
– Vous estimez, en somme, qu’il est plus facile de dialoguer avec l’islam en tant que chrétien qu’en tant  que tenant d’une laïcité stricte?
– C’est évident. Comment pourrait-on refuser l’islam au nom du christianisme? Prenez les minarets: l’appel à la prière ne fait que rappeler que «Dieu est le plus grand». Où est le scandale pour un chrétien?
– Pour un chrétien, il n’y en a peut-être pas. Mais pour un athée?
– Il ne devrait pas y en avoir pour un athée non plus. Il va de soi que l’athéisme doit pouvoir se faire entendre dans une société démocratique, comme toutes les religions. Mais le fait qu’un signal sonore – cloches ou muezzin – annonce que quelqu’un en ce moment se met à prier n’est pas une offense. C’est un rappel de la place que tient la spiritualité dans notre vie à tous, quelle que soit la forme que nous lui donnons.
– La peur de l’islam se résumerait à une peur du religieux?
– Non, bien sûr. La foi musulmane est ressentie comme provocante car elle se présente sous des formes qui nous sont étrangères. C’est naturel: l’autre provoque toujours d’abord un rejet, parce que précisément il est autre. C’est justement à composer avec ça que servent les valeurs démocratiques de tolérance et de dialogue. De plus, la foi musulmane est fortement communautaire, alors que nous formons désormais une société post-chrétienne avant tout individualiste. Là encore, nous sentons une menace alors qu’il y a certainement des valeurs à redécouvrir.
– Ne risque-t-on pas alors de tomber dans ce qu’on condamne sous le nom de communautarisme: l’indifférence et la naissance de sous-sociétés en contradiction avec les valeurs communes de la démocratie?
– Non. Il ne s’agit pas de faire preuve d’indifférence, mais de continuer à faire ce que nous avons toujours tenté de faire, ce qui constitue le cœur de notre culture démocratique: nous heurter, nous interroger, nous expliquer, nous adapter. Je voyage souvent à l’étranger et lorsque j’explique la Suisse, les gens sont toujours interloqués: «Et ça marche, ce truc? Avec vingt-cinq cantons, trois langues, plusieurs religions?» Oui, ça marche. Et il n’y a pas de raison que ça s’arrête.