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EDITORIAL

pdf mise en ligne :27 03 2006 ( NEA say… n° 09 )

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Bonnes et mauvaises nouvelles
A nouveau la longue litanie des discriminations, des morts parmi les immigrés clandestins, de la menace terroriste, du dialogue des cultures, la relation avec l’Islam. Les bonnes et mauvaises nouvelles vont et viennent, c’est ce qui caractérise notre actualité et c’est ce que Ferdinando Riccardi a retenu pour qualifier les relations entre l’Europe et l’Islam, dialogue auquel nos lecteurs se sont habitués. C’est un vrai plaisir, et un honneur, pour NEA say…, d’accueillir une signature aussi connue et reconnue que celle de l’éditorialiste de l’Agence EUROPE. Tout membre de l’Eurosphère commence sa journée de travail par la lecture de l’éditorial de l’Agence EUROPE, longtemps honoré de la signature de Emmanuele Gazzo son fondateur en 1951, au moment de la création de la CECA. Il m’a été rapporté récemment par un conseiller en communication d’un Ministre des affaires européennes, fraîchement nommé, ignorant, désemparé, mais soucieux de bien faire, qu’il lui avait recommandé: lisez chaque jour l’éditorial de Ferdinando Riccardi!

► "Quelques éléments positifs et plusieurs facteurs de préoccupation dans les relations euro-méditerranéennes et le «dialogue des civilisations»", Au-delà de l'information, par Ferdinando Riccardi, Agence EUROPE du 24 mars 2006.

Dialogue entre Europe et Islam. L’inquiétude de Ferdinando Riccardi est réelle concernant les risques de voir le dialogue entre l’Europe et l’Islam mal tourner; pourtant, sa nature ne le porte pas naturellement à broyer du noir même si ses analyses ne sont jamais complaisantes. Il sait toujours trouver dans les faits suffisamment de ressort pour continuer à espérer, à croire en l’Europe, inlassablement. Le mérite est grand parce que l’expérience de ce journaliste est grande, elle aussi.

Il se fait l’écho des inquiétudes d’un autre journaliste, Fathi B’Chir, un journaliste d’expérience lui aussi: accrédité depuis 35 ans auprès des institutions européennes. A sa manière, il ne dit pas autre chose que ce que nous avons rapporté du philosophe Marcel Gauchet dans NEA say…n°8: il faut respecter les croyants, mais les croyances, les convictions doivent pouvoir faire librement l’objet de débats, d’un examen critique comme à l’égard de tout système de pensée, philosophique, scientifique ou … religieux. Il est inquiet devant les risques d’une connivence entre tous les fondamentalistes, qu’il débusque ici et là, toujours à l’œuvre. Il en pressent la perversion et les risques de régression pour toutes nos sociétés. A-t-il raison et pour quelle part? Cela importe peu: son avertissement, sa mise en garde, vigoureuse, est salutaire, nécessaire. Il ne faut pas nous priver (et priver nos lecteurs) de cette humeur de qualité, une belle humeur raisonnée et maîtrisée. C’est vrai, pourquoi "tourner autour du pot" (to beat about the bush) alors qu’on a les moyens d’être clair sur les valeurs fondamentales, cette clarté qui permettrait d’éclairer les populations concernées sur un projet de société qui serait, lui aussi, clair et net. Merci à Fathi B’Chir de nous avoir confié son texte et souhaitons qu’il revienne pour une autre occasion.

Nous pouvons joindre notre inquiétude à celle de ces deux journalistes lorsque nous constatons que l’Organisation de la conférence islamique (OCI) a obtenu l’insertion, dans le préambule du texte fondateur du Conseil des droits de l’Homme des Nations unies, d’une formule qui affirme que "les médias ont un rôle important à jouer dans la promotion du respect des religions"! C’est une pente fâcheuse qui est créée et peu nombreux furent ceux qui protestèrent. L’association Reporters sans frontières a refusé de soutenir une fausse réforme qui leur rappelle, disent-ils, les lois sur la presse des pays musulmans les plus répressifs. Koffi Annan , analysant de façon précise une résolution qu’il a qualifiée d'"historique", nous dit que "le véritable test de crédibilité du Conseil sera dans l’usage qu’en feront les Etats membres" et il en appelle à la vigilance des opinions publiques.

L’inquiétude grandit lorsque l’on sait que, à Salzbourg, lors de la réunion informelle des ministres des affaires étrangères auxquels s’étaient joints ceux des Balkans et de la Turquie, le ministre turc a encouragé les pays européens à réviser leur législation afin que toutes les religions soient protégées contre la diffamation. Il avait été invité à faire un discours d’ouverture sur ce thème. Le chef de la politique étrangère de l’UE, Javier Solana, et la commissaire aux relations extérieures, Bénita Ferrero Waldner, ont émis l’idée d’un recensement de toutes les dispositions nationales relatives à la protection des religions contre les insultes, mais n’ont pas appelé à des changements concrets. Le ministre danois a affirmé que les pays européens ne changeraient pas leurs législations sur la liberté d’expression et son homologue néerlandais a quant à lui déclaré que les idées de M.Gul n’étaient pas appropriées: "Nous disposons de la liberté d’expression. Ce qui signifie que M. Gul peut dire ce qu’il veut et que je suis libre de dire ce que je veux".

Les religions et la citoyenneté, un thème appelé à connaître, à nouveau, une belle fortune et à nourrir bien des débats. Le retrait de la vie religieuse dans la sphère privée, mouvement caractéristique de la vieille Europe, semblait acquis. Pourtant, bien des éléments d’actualité et divers incidents nous font sentir que ce retrait n’est ni complet, ni si parfait, ni si pacifié qu’on l’admettait spontanément et tacitement, sans trop réfléchir. Il y a des signes qui suggèrent que le religieux refuse de quitter (définitivement?) le domaine public. L’avènement d’une société pluraliste, pluriculturelle, tolérante à l’égard des minorités ethniques ou de comportements, ranime le débat. Toute expression publique d’une conviction n’est-elle pas trop rapidement assimilée à un intégrisme? Le regard public sur le phénomène religieux n’est-il pas justement perturbé par une attitude excessive de certains religieux? L’exercice de la démocratie ne doit pas gommer les débats d’idées, les différences, les convictions: dans le cas contraire, ne risque-t-on pas de créer une autre forme d’intégrisme qui résulterait de l’interdiction de croire et d’exprimer ses croyances? Mais où commencent sectarisme et intégrisme? Seul un débat pacifié pourra poser des frontières reconnues, car il n’y a pas de frontières naturelles: par définition elles sont mouvantes dans le temps.

Des discrimations. Ce sont d’abord celles qui frappent les femmes et les enfants, l’inégalité devant les progrès des technologies (fracture numérique), les faibles en état de fragilité permanente, de dépendance quelle qu’en soit l’origine. Souvent, ils sont des proies naturelles pour tous les trafics. Le plus odieux de tous reste la prostitution forcée. Autre facette de la discrimination: le racisme. En cette semaine de lutte contre le racisme, le réseau européen contre le racisme (ENAR) pose la question: quel avenir pour l’antiracisme en 2006? La Commission nationale française consultative des droits de l’homme (CNCDH) remet au premier ministre un gros rapport: le bilan est inégal et paradoxal mais au total plutôt encourageant. Les bonnes et mauvaises nouvelles alternent…mais on doit s’indigner quand on constate que cinq ans après que la Commission européenne ait remis sa proposition de décision-cadre concernant la lutte contre le racisme et la xénophobie, les ministres n’ont toujours rien décidé. Les travaux concernant la création de l’Agence européenne des droits de l’homme progressent, et sont dans la dernière ligne droite: la présidence autrichienne s’est solennellement engagée à ce qu’une décision soit prise au prochain sommet du mois de juin.

La lutte contre le terrorisme. Bonnes et mauvaises nouvelles alternent… comme celles concernant la lutte contre le terrorisme et ses dérives: de l’irritation à suivre les travaux de la commission d’enquête du Parlement européen sur les allégation concernant les agissements de la CIA, qui devient aussi celle sur les comportements des diverses autorités des Etats membres. M. De Vries, "Monsieur anti-terrorisme" nommé par le Conseil européen, est venu faire le point devant la commission des libertés du Parlement européen: avec précaution et nuance, il nous a dit que al-Quaida a beaucoup perdu de sa capacité opérationnelle, mais personne n’est à l’abri d’un attentat, la vigilance ne doit pas s’endormir. La collaboration est meilleure, l’échange d’informations plus assuré: Europol et Eurojust sont chaque jour plus opérationnels. Ils ont participé à une vingtaine d’enquêtes pour des faits de nature terroriste!

L’immigration. Le débat sur la politique la concernant fait rage. Et il n’y a pas que sur notre continent: l’ACLU, puissant mouvement de citoyens américain (American Civil Liberties Union) lance une campagne contre des projets qui sapent les valeurs américaines et le Washington Post signale que le débat sur l’immigration va conditionner les prochaines élections présidentielles de 2008. Des manifestations massives à Los Angeles ont été signalées. Craignons que les enjeux électoraux aux États-Unis comme en Europe ne se forgent sur des formules trompeuses qui résistent difficilement à l’analyse et au choc des réalités: l’immigration choisie plutôt que l’immigration subie est une de ces formules, mais il y en a d’autres. Toute approche parcellaire qui privilégie une facette du problème (le sécuritaire par exemple) au détriment de tous les autres aboutirait à des échecs lourds de conséquences. Le mérite du Parlement européen est, non pas d’avoir trouvé et proposé des solutions convaincantes, mais de mettre sur la table tous les aspects d’un problème complexe: le sécuritaire bien sûr, mais aussi le social, l’intégration dans les sociétés d’accueil, le retour dans le pays d’origine, le développement de ce dernier. La solution doit s’approcher d’une situation où tous les aspects qui inter-réagissent les uns avec les autres ont été pris en compte de façon synchronisée.C'est l'approche que Josep Borrell, Président du Parlement européen, vient de défendre devant les chefs d'État et de gouvernement réunis en Conseil européen à Bruxelles le 23 mars: "L'immigration est un problème européen. Or il n'existe aucune stratégie de croissance, d'emploi ni de cohésion qui ne puisse être définie sans tenir dûment compte d'un tel paramètre. (…) En réalité, l'Europe n'a toujours pas de politique d'immigration. Nous faisons face à des migrations dont les effets se font sentir au-delà de nos frontières, tandis que les décisions du Conseil JAI sont bloquées. Immigration doit rimer avec insertion dans les pays de destination, grâce à la coopération au développement avec les pays d'origine. Ce serait commettre une grave erreur que de considérer la question sous le seul angle sécuritaire ou encore dans le but de régler le problème du vieillissement de nos populations. D'autant que nous ne pouvons laisser les pays du sud de la Méditerranée, les pays de transit ou les pays qui se trouvent en première ligne pour l'arrivée d'immigrés, régler seuls un tel problème."

Des débats certes, mais aussi à nouveau des morts, comme un feu de brousse mal éteint qui contenu ici, se réanime ailleurs. Après Ceuta et Melilla, ce sont la Mauritanie et les îles Canaries. Le ministre des affaires étrangères espagnol, M. Moratinos, n’a pas manqué d’attirer l’attention de ses homologues au dernier Conseil européen à Bruxelles. A chaque fois, ce sont les institutions et agences européennes qui arrivent les premières sur le terrain pour colmater le désastre, apporter les premiers secours, enquêter, observer, analyser, conseiller, coordonner en attendant les solutions dont les effets bénéfiques ne pourront être mesurés qu’à moyen terme. Parmi elles, il faut citer Frontex, l’Agence des frontières extérieures dont l’existence remonte à moins d’un an et qui déjà est fortement et régulièrement sollicitée. Il faut apprendre à mieux la connaître.