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EDITORIAL

pdf mise en ligne :07 06 2006 ( NEA say… n° 14 )

ASILE > Elargissement

Percevoir les dérives de l'antiterrorisme
Le titre de The Independent "L'Europe protège notre vie privée" outrepasse les intentions de la Cour et la matérialité de l’arrêt qu'elle a rendu en annulation des décisions de l'UE autorisant, pour des raisons de sécurité, le transfert vers les États-Unis de données personnelles des passagers aériens, mais il traduit bien la perception de l’opinion publique et reflète fidèlement l’ensemble de la presse internationale qui a consacré une surface éditoriale importante à l’évènement, généralement rattaché à la lutte contre le terrorisme: celle-ci ne permet pas tout.

Cette semaine, la commission temporaire d’enquête sur les agissements de la CIA s’est réunie à nouveau et a entendu le professeur De Schutter présenter l’avis du Réseau d'experts indépendants sur les droits fondamentaux; il a posé la question aux députés européens, membres de la commission temporaire: y a-t-il une seule vie humaine qui ait été protégée, sauvegardée par le viol des droits fondamentaux, la torture, les traitements inhumains et dégradants? Poser la question c’est évidemment y répondre. D’autres personnes venant d’horizons diamétralement opposés ont répondu, à leur façon, mais dans le même sens: ainsi, par exemple, le célèbre juge français antiterroriste, Jean-Louis Bruguière, a déclaré lors de la réunion interparlementaire de l’OTAN "la guerre en Iraq a donné un nouveau souffle et a renforcé le terrorisme islamiste". Nous sommes loin du transfert des données personnelles des passagers.

L’adoption en séance plénière du Parlement européen du rapport sur les droits de l’homme dans le monde est passée inaperçue, alors que pour la première fois son contenu et ses intentions politiques lui donnaient une dimension nouvelle. La responsabilité de ce silence est à rechercher au sein du Parlement européen lui-même: il n’a pas su lui donner une présentation en accord avec les règles de la communication moderne, en dépit de son contenu riche et intéressant. Plus grave, le Parlement européen n’a pas donné au rapport l’importance qu’il méritait. Il n’a pas pris conscience de l’irruption dans la conscience des citoyens, de beaucoup de citoyens, du phénomène des droits de l’homme. La Secrétaire générale d'Amnesty international y voit une raison d'espérer: "l’opinion publique commence à changer, notamment grâce au travail des défenseurs des droits humains (…) Les populations ne sont plus disposées à croire que la sécurité passe par une restriction des libertés", écrit-elle dans l'avant-propos du rapport 2006. Ce n’est plus un terrain réservé aux âmes nobles et aux ONG spécialisées. Et c’est l'un des domaines où peut le mieux s’exercer le pouvoir de l’Union européenne, ce "soft power" qui suscite tant de commentaires.

Mark Leonard, auteur du désormais célèbre "Pourquoi l’Europe dominera le XXIe siècle" (éd. PLON) a bien démontré que l’Europe a développé une nouvelle forme de pouvoir: le pouvoir de transformation. Parmi ses arguments, tous ne sont peut-être pas recevables, mais cette dernière affirmation mérite une grande attention. Il rejoint par bien des aspects la démonstration de Zaki Laïdi sur la capacité normative de l’Union européenne ("La norme sans la force, l’énigme de la puissance européenne" éd. Presses de Sciences Po). Ce pouvoir de transformation, nous dit Mark Leonard, "travaille sur le long terme et consiste à remodeler le monde plutôt qu’à gagner des batailles à court terme. Ce concept ne peut se mesurer en termes de budgets militaires ou de technologie de missiles intelligents mais il s’appréhende en termes de traités de conventions, et de législations. C’est l’image inversée (comme dans un miroir) de la puissance américaine (...). Le plus grand écueil qu’elle a à redouter est de ne rien faire du tout, de fermer ses marchés, de couper les contacts, de fermer la porte. C’est ce que j’appelle l’agression passive". Les droits de l’homme font partie de ce pouvoir de transformation, indiscutablement.