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Editorial du N° 119: Campagne présidentielle française et immigration: un vrai débat avorté.

pdf mise en ligne :20 03 2012 ( NEA say… n° 119 )

IMMIGRATION > Politique d'intégration

Campagne présidentielle française et immigration: un vrai débat avorté.

 Nicolas Sarkozy comme  François Hollande (mais personne  ne fait   exception) n’apportent de vraies réponses. Pour un sujet aussi grave, c’est un constat consternant. C’est indiscutablement un sujet légitime. Les français étaient en droit d’attendre que les candidats exposent leur conception : une politique juste, efficace, équilibrée et acceptable par tous individuellement et par la société dans sa globalité. Les candidats ont laissé l’initiative à Marine Le Pen qui l’a abordé  par une polémique malsaine. Et les candidats l’ont suivi, désolant ….

Au commencement de tout, l’échec de la politique d’intégration  ce que le chef de l’Etat reconnait :  « elle fonctionne de plus en plus mal » et le rapport du Haut Conseil de l’intégration le confirme (cf. l’article à ce sujet). La raison est tout autre que le fait « qu’il y a trop  d’étrangers sur notre territoire ». Que veut dire ce « trop » en quoi consiste-t-il ? Vraiment les conditions du succès d’une bonne intégration dépendent du nombre de personnes à intégrer ? Sans doute il y a des limites à tout, mais à partir de quel chiffre ce qui était impossible, le deviendrait-il ? et pourquoi ?

« Les migrations sont une chance, mais aussi un problème ». Le malheur est que la chance s’accomplit dans le long terme alors que le problème se vit dans le court terme.

Toute réglementation de précaution est légitime mais elle ne doit pas s’accompagner d’une rhétorique qui stigmatise dans la confusion  « l’immigré » quelque soit son statut (souvent légal), sa situation (demandeur d’asile, personnes vulnérables etc). Une stigmatisation qui prospère dans l’ignorance : qui sait par exemple que les mouvements migratoires affectent principalement  les pays du sud comme pays de destination ? 69% des migrations subsahariennes sont des migrations sud-sud et 86% des mouvements dans l’Afrique de l’ouest sont intra-régionaux.

Ignorance du phénomène migratoire et de toutes ses facettes, mais aussi ignorance du monde dans lequel nous vivons et allons vivre : le constat est simple, la taille de l’économie mondiale a triplé depuis 1970 tandis que  la population augmentait de  3 milliard. Une croissance qui s’accompagne d’un épuisement des ressources naturelles ce qui à terme compromet le développement humain. L’urgence grandit. Nous croyons diriger le monde et nous venons d’en découvrir la nouvelle complexité : des pays hier aidés, aujourd’hui sont des concurrents.

Il en va de l’immigration comme du reste : l’absence généralisée d’une perception du changement profond que nos pays sont en train de vivre. Les médias sont défaillants et pour la plupart  parle de l’immigration uniquement en termes  de criminalité, de bateaux clandestins, d’illégaux, d’expulsion etc. Les médias n’ont aucunement favorisé la création d’un lieu de vie pour ces gens venus d’ailleurs et qui pour un très grand nombre résident en toute légalité. Le tout sécuritaire a effacé complètement  la nécessité de mieux  intégrer pour faire perdre à l’immigration une  dangerosité supposée mais jamais vérifiée.

De nouveaux départs sont toujours possible pour concevoir de nouvelles formes, un nouveau vécu en matière d’intégration, du mieux vivre ensemble et de multiculturalisme. La campagne,  « l’Italie, c’est moi aussi ! » dont il est question dans un autre article, est une initiative heureuse, d’un grand intérêt, généralisée à l’Union européenne, elle aurait une visibilité  propre à désarmer bien des préventions obsédantes et à faciliter une approche plus apaisée de l’immigration, un phénomène complexe, il faut le redire, alors que dominent les simplifications réductrices.(cf. infra « Rappel de données mal connues). Rompre l’enchaînement  de l’ignorance, de la méfiance, de l’hostilité et parfois plus, une politique équilibrée où le devoir de solidarité et le sens des responsabilités sont placés au même niveau.

Rappel de quelques données mal connues

Au cours des dix dernières années, l’immigration est restée relativement stable. Le flux net de migrants. De nouveaux titres de séjour sont accordés mais une part importante des immigrés quittent chaque année le territoire français.  Au-delà du ressenti de la population (52 % des Français estiment que les immigrés sont trop nombreux), la réalité des phénomènes migratoires et leur impact en termes budgétaire, démographique, et économique contredisent le plus souvent les arguments mis en avant dans la campagne électorale.

Ressentie comme « massive »  par la population, la part des immigrés en France  est pourtant moindre que chez les  voisins européens. Selon les données de l’OCDE, la France compte 11,6 % de sa population née à l’étranger, contre 12,9 % pour l’Allemagne,  15,5 % pour l’Autriche, 14,3 % pour l’Espagne, 14,4 % pour la Suède, etc.

L’immigration est restée stable au cours des dix dernières années et  pourtant, selon une étude Ipsos parue en août dernier, 79 % des Français pensent que l’immigration a augmenté ces cinq dernières années, et 52 % l’estiment trop nombreuse. Cet écart  entre perception et réalité, dans un pays traditionnellement étiqueté comme « pays  d’accueil » , s’explique par la confusion entre immigration et intégration des Français d’origine étrangère notamment, on ne le soulignera jamais assez. Confusion aussi entre immigration et accueil de réfugiés à qui le droit d’asile est reconnu.

L’immigration menace-t-elle la cohésion sociale ?  Un coût important pour la communauté nationale, une incapacité à assimiler les nouveaux arrivants et les nouveaux français ? Le rapport du Haut Conseil de l’intégration (cf. autre article) donne une toute autre tonalité : par exemple 65 % des descendants d’immigrés vivent en couple avec des personnes de la « population d’accueil », majoritaire »  et que seuls 16 % des personnes issues de l’immigration ayant la nationalité française ont peu ou pas le sentiment d’être Français. L’intégration a donc, à la marge ses échecs inévitables , mais le modèle français reste majoritairement efficace. En pleine polémique sur le vote des étrangers aux élections locales et après la reculade du gouvernement , il se trouve que plus de 60% des français sont en faveur du vote des étrangers .

La situation de l’emploi et de l’économie permet-elle d’accueillir autant d’immigrés ? Nicolas Sarkozy veut diviser par deux le nombre d’entrées annuelles. Pour cela, il entend limiter la délivrance de visas professionnels, veut soumettre les couples mixtes à des conditions de ressources et de logement, et entend restreindre l’accès à l’emploi des étudiants étrangers. C’est l’abandon (provisoire ?) de  la ligne de l’« immigration choisie », fixée il y a cinq ans, avec comme objectif, porter à 50 % l’immigration de travail (aujourd’hui à 15 %). Il faut reconnaître qu’entre temps , la crise  a frappé. Pour le candidat sortant, il s’agit à présent de donner la priorité aux 100 000 jeunes qui arrivent chaque année sur le marché du travail, ainsi qu’aux immigrés déjà présents en France, dont le taux de chômage atteint 23 %. Pourtant, la présence des migrants concurrence peu l’emploi des nationaux nous dit le rapport du HCI. « L’essentiel de la compétition a lieu entre les nouveaux et anciens migrants, car ils ont plus souvent le même type de métier. Plus globalement, on a souvent tendance à considérer le marché du travail comme un gâteau à partager, avec un nombre fixe d’emplois disponibles. C’est une présentation fallacieuse, car on oublie que les étrangers sont aussi des consommateurs qui créent leur demande et par conséquent des emplois »,  commente à son tour  Jean-Christophe Dumont, expert des migrations internationales à l’OCDE. Par ailleurs, l’arrivée de nouvelles populations a eu tendance à promouvoir les Français sur des emplois mieux rémunérés. En 2010, une étude menée pour le compte de la Banque de France par l’économiste Grégory Verdugo calculait que la hausse de 10 % de l’immigration entre 1962 et 1999 avait provoqué une hausse de 3 % des revenus de la population autochtone. Des données qui peuvent être contestées, ou simplement nuancées, mais beaucoup moins que l’opinion inverse

 Les comptes de la protection sociale sont-ils en danger ? C’est le fonds de commerce de beaucoup et pas simplement à l’extrême droite ou à droite. C’est oublier que de ce point de vue,  le recours à des travailleurs étrangers est plutôt une bonne chose. Ces derniers arrivent sur le territoire sans que l’État ait investi pour eux en dépenses d’éducation, de santé, voire de formation ou d’éducation de base. Or, peu d’entre eux restent  jusqu’à la  fin de la période d’activité. Selon un audit parlementaire rendu public en mai dernier, seuls 60 % des titulaires d’un titre de séjour sont encore sur le territoire français cinq ans après leur entrée, ce qui limite le montant des pensions….

 « En conservant le niveau actuel d’immigration, le déficit de la protection sociale atteindra 3 % du PIB d’ici à 2050. En prenant une hypothèse de solde migratoire nul, le besoin de financement passera à 4,3 % du PIB »,  explique l’économiste Lionel Ragot, qui a calculé des projections en fonction de différents cas de figure. Une autre recherche récente réalisée pour le ministère des affaires sociales par le laboratoire « Equippe » de l’université de Lille I va dans le même sens. Après avoir fait la part des coûts et des contributions des migrants dans les comptes sociaux, l’enquête conclut à un bilan positif de 3,9 milliards d’euros. Cela fait près de quatre  décennies que les chiffres varient, certes, mais vont tous dans le même sens : les migrants sont des contributeurs nets.

 La lutte contre l’immigration irrégulière fait consensus, y compris au niveau européen et chez les principaux candidats à la présidentielle : lutte contre les filières de clandestins, lutte contre le travail au noir. Le nombre de sans-papiers est évalué entre 200 000 et 400 000, les régularisations ont mauvaises presse mais se pratiquent dans la plupart des pays européens  et se veulent au « cas par cas » et sur base de critères objectifs. Les régularisations de masse sont proscrites en théorie mais la Belgique y a eu recours il y a deux ans, en apparence avec succès et avec une discrétion réelle par un gouvernement démissionnaire chargé des affaires courantes…Aujourd’hui en France, seuls 30 000 des 90 000 personnes qui chaque année sont sous le coup d’une mesure d’éloignement sont effectivement raccompagnés à la frontière.

Un mot sur « l’immigration choisie », droite comme gauche, avec des modalités différentes  et également précautionneuses, proposent une logique de quotas  annuels  en fonction des besoins. Encore faut-il que la France soit pour cela suffisamment attractive pour s’attirer les profils qui l’intéresse, ce qui n’a pas été le cas jusqu’à présent et les conditions générales découragent les candidats les plus qualifiés. Là aussi la concurrence existe et la « circulaire Guéant » sur les étudiants étrangers a réduit la capacité attractive de la France.

En attendant, l’immigration familiale liée au regroupement, qui répond aux obligations du  droit français et du droit international, représente aujourd’hui 45 % des flux migratoires. Une tendance qui perdurera dans les années à venir, ne serait ce que par ce que ce sont les flux d’arrivants de hier qui conditionne une bonne partie des regroupements familiaux d’aujourd’hui et de demain.