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EDITORIAL

pdf mise en ligne :29 07 2006 ( NEA say… n° 18 )

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Une grande première historique à Rabat
La conférence ministérielle euro-africaine de Rabat des 10 et 11 juillet derniers a été une grande première historique car, pour la première fois, immigration et développement ont été explicitement et fortement liés… Existera-t-il désormais un esprit de Rabat qui mélangerait volontarisme (la déclaration) et partenariat (le plan d’action)? Les lecteurs peuvent se faire une opinion en prenant connaissance du dossier rassemblé pour eux. Dans l’attente d’une consolidation à l’Assemblée générale des Nations Unies en septembre et d’une possible deuxième conférence euro-africaine qui se tiendrait à Tripoli en fin d’année 2006, les ministres européens arrêtent la position de l’Union.

La conférence de Rabat témoigne d’un effort incontestable pour exprimer une nouvelle vision, rechercher et mettre en œuvre un nouveau partenariat. L’approche purement sécuritaire a démontré toutes ses insuffisances: elle ne peut être un objectif en soi, même s'il est difficile de l’ignorer totalement. Les deux parties en ont convenu: les pays africains acceptent de s’impliquer tout en refusant de payer pour le compte des pays européens et de se charger de la sale besogne de policiers. De leur côté, les pays européens ont pris soin de prendre en considération les exigences du développement, celui-ci représentant l'objectif ultime, toujours espéré mais jamais réalisé, et à ce jour très imparfaitement poursuivi par les européens.

Au cours de cette conférence, les mêmes idées économiques furent avancées que celles qui ont prévalu dans le passé, dès le début de la décennie de 1960, au lendemain des indépendances. Mais cette fois, on a abordé l'immigration avec le développement. Pour la première fois aussi, on a pris en considération dans une approche globale, pays de départ, pays d’arrivée et pays de transit. Pour les pays européens, il est apparu clairement qu’il n’y a pas de place pour une politique nationale, quel que soit le contexte institutionnel actuel, ou futur: les pays qui se déclarent comme les moins exposés, la Finlande, l'Autriche, s’en déclarent convaincus. Le bilatéralisme n’est pas mort pour autant, car il permet des accommodements, des "facilités" d’ajustement au cas par cas, en fonction de la situation conjoncturelle et des exigences locales. Pour cela, il reste apprécié du sud, même si personne n’est dupe.

Le concept de co-développement est apparu il y a presque 40 ans, il a ensuite disparu, puis est reparu au tournant du nouveau siècle avec notamment le mémorandum du commissaire Chris Patten. Le Parlement vient de reprendre formellement ce concept à son compte, avec le rapport de la députée Marie-Arlette Carlotti, adopté huit jours avant que ne s’ouvre la conférence de Rabat. Ce rapport est malheureusement passé inaperçu, comme d’autres consacrés à l’immigration et adoptés au cours de cette même session de juillet (10-14 juillet). Les propositions de la Commission ont été bien perçues. Dans les semaines à venir et dans le prolongement du programme de Tampere, elle va parfaire un dispositif qui s’efforce de prendre en compte tous les aspects. Les ONG ont pris position, lors de leur conférence "non gouvernementale" organisée les 30 juin et 1er juillet, dans leur déclaration de Rabat. On ne peut leur reprocher un mode d’expression purement "déclaratif" propre à leur nature, mais cela ne suffit pas, lorsqu’il s’agit de mettre en route des mécanismes complexes et détaillés. Le co-développement ne se décrète pas.

Doit-on dire avec le journal Libération du 12 juillet que "à Rabat, l’immigration à la Sarkozy fait un flop"? Cela reste difficile à dire: certes l’immigration "concertée" a fait des progrès dans les esprits et les déclarations. L’unilatéralisme a reculé, tant ses démarches sont apparues vaines, on abhorre l’expression "immigration choisie". Apparaît comme indiscutable le fait qu’il faille tenir compte des intérêts des uns et des autres. Le ministre français, lui-même, a considérablement modifié son vocabulaire et le plan "français" présenté à la Conférence semble être sorti d’un autre moule. Manifestement la solution ne réside pas dans les formules choc qui apparaissent rapidement à l’usage comme des slogans réducteurs et inopérants. Ils explosent au décollage, à peine lancés, comme le démontre le dossier des ressortissants étrangers en séjour irrégulier dont les enfants sont scolarisés: ceux qui sont chargés de la mise en application sont perdus dans leurs papiers, les interprétations confuses et les déclarations contradictoires découlant de circulaires conçues dans l’improvisation et cherchant à concilier "la fermeté et l’humanité".

Dans le journal Le Monde du 18 juillet, Catherine Wihtol de Wenden nous rappelle que "les régularisations ne sont pas une affaire de droite ou de gauche, mais de réalisme". Parlant de la mobilisation citoyenne (sans les partis, ni les syndicats pour l’essentiel) en faveur des élèves scolarisés menacés d’expulsion, elle nous livre sa conclusion avec le bon sens de ceux qui observent: "Cette mobilisation que l’on voit grandir se fonde sur une proximité avec l’étranger. Les gens ont pris conscience que l’étranger n’était ni un concurrent sur le marché du travail, ni un clandestin, mais un voisin avec qui ils vivent. Jusqu’alors la France était en quelque sorte un pays d’immigration malgré elle, aujourd’hui, les gens prennent conscience du déclin démographique, des pénuries de main-d’œuvre, du caractère multiculturel de la société de demain, ils comprennent que leurs enfants vivront avec des gens qui viennent d’ailleurs. Il y a une lente prise de conscience de l’absurdité de la fermeture des frontières à l’heure de la mondialisation. Tout cela n’est certes pas explicite, mais est, de toute évidence, présent dans cette mobilisation". La bonne intégration des immigrés reste encore plus décisive pour l’avenir que le renforcement des contrôles aux frontières, même si ces derniers conservent toute leur utilité. Le Parlement européen a bien compris l’enjeu et a fait sienne cette approche en adoptant le rapport de Stavros Lambridinis sur les stratégies et moyens pour l’intégration dans l’Union européenne. Ana Palacio, ancienne présidente de la commission des libertés civiles, de la justice et des affaires intérieures, ancienne ministre espagnole des Affaires étrangères, nous dit dans le Figaro du 18 juillet que si la mondialisation est le premier défi, le deuxième pour l'Europe est l’immigration et l’intégration: "aucune réponse satisfaisante et intelligente n’a été trouvée", écrit-elle.