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Au Proche-Orient, l’heure de l’Europe a-t-elle enfin sonné?

pdf mise en ligne :30 10 2006 ( NEA say… n° 20 )

LIBRE CIRCULATION DES PERSONNES > Elargissement

 

Dans les tous premiers jours de septembre, le Parlement européen a eu un long débat (plus de trois heures trente) sur la situation au Liban, riche d’enseignements. Pour le vote de la résolution qui a suivi, le Parlement européen a parlé quasiment d’une seule voix. Au-delà de l’adoption de la résolution, expression d’un large consensus, c’est le climat nouveau qui doit retenir notre attention: un climat où domine le sentiment d’une rupture à bien des égards par rapport au passé et singulièrement par rapport à la période du lancement de la guerre en Irak. Les divisions n’ont pas empêché, cette fois-ci, des résultats. Le poids de l’Europe est apparu naturellement et l’absence de heurts a permis d’atteindre ce que nous avons, tous, pu constater.

Bien des choses se sont passées depuis la fin du siècle dernier a pu observer dans un autre contexte un observateur averti, Jean-Claude Juncker. Il a fait remarquer récemment qu’au dernier jour de la dernière présidence allemande (en 1999), il n’y avait pas de soldats allemands, ni des soldats européens présents au nom de l’Europe dans des régions en crise; ce n’est plus le cas aujourd’hui, ce qui constitue un saut qualitatif que Jean-Claude Juncker a qualifié d’"énorme" tant pour la politique que pour la diplomatie de tous les Etats européens à commencer par l’Allemagne. Une présence militaire au nom de l’Europe, ce n’est pas encore le cas pour le Proche-Orient; au cours du débat, bien des orateurs l’ont regretté et parmi les plus éloquents, le général Morillon (paroles d’expert pour l’ancien chef de la Forpronu et actuellement chef de la mission d’observateurs au Congo pour le compte du Parlement européen) et Daniel Cohn-Bendit. Malgré tout subsiste le sentiment, certes, d’une occasion ratée, mais aussi l’emporte le sentiment, fort, que la prochaine fois l’issue sera plus heureuse, tant tous les ingrédients semblent avoir été réunis. Et cela pour la première fois.

Ce sentiment semble être celui d’une observatrice de qualité, au premier plan depuis de nombreuses années, Leila Shahid, déléguée générale pour la Palestine auprès de l’Union européenne. J’ai le sentiment, a-t-elle dit à la presse à Strasbourg le 5 septembre dernier après le débat en plénière du Parlement européen, "que nous sommes à un  moment où, si toutes les parties assument leurs responsabilités, il apparaît possible, après la tragédie de ce mois d’août, de relancer une dynamique politique qui ouvrirait des perspectives pour les libanais, les palestiniens et aussi les israéliens. Au Liban, les européens ont vite réagi et leurs prises de position ont été perçues dans la région comme rapides et responsables, et l’Europe a montré qu’elle pouvait être unie. En outre ces discussions sur la création d’un gouvernement palestinien d’unité nationale pourraient constituer une ouverture et contribuer à mettre fin à l’isolement politique de l’Autorité palestinienne", tout en ajoutant qu’il était anormal que le gouvernement formé par le Hamas ait été isolé bien que démocratiquement élu. Convaincue que la guerre au Liban a démontré "la défaite de la solution militaire", Leila Shahid a affirmé que "l’UE peut être un élément majeur" dans la recherche d’une paix durable et que selon elle "les Etats-Unis n’auraient pas d’objection à ce que l’Union européenne joue un rôle diplomatique".

Ce besoin d’Europe et cette demande d’Europe ne viennent pas de s’exprimer pour la première fois. Nous sommes coutumiers du fait depuis une quinzaine d’années, mais c’est la première fois que la pression est aussi insistante et l’actualité, tragique, aussi contraignante, tout en apportant la preuve de l’impuissance des deux protagonistes, les Etats-Unis et Israël.

Le leadership américain est de plus en plus contesté par les européens et les asiatiques, l’opinion publique comme les gouvernements. L’Institut américain German Marshall Fund a publié le 6 septembre dernier son enquête réalisée aux Etats-Unis et dans douze pays européens, menée entre le 6 et le 24 juin. L’image est de plus en plus dégradée et elle se dégrade rapidement : les européens estiment aujourd’hui à 57% contre 31% en 2002 que le leadership américain n’est pas souhaitable dans les affaires internationales. Le cas le plus frappant étant celui de l’Allemagne où seuls 43% des personnes interrogées sont favorables au leadership américain dans le monde contre 62% en 2002. La politique étrangère américaine est aussi très critiquée par les américains eux-mêmes: pour la première fois depuis cinq ans, une majorité d'entre eux (58%) désapprouvent la politique étrangère de leur président. De moins en moins d’américains pensent que les Etats-Unis ont pour mission de promouvoir la démocratie dans le monde (45% en 2005 contre 52% en 2004). Le soutien européen à l’OTAN est également en net recul, notamment dans des pays traditionnellement fidèles aux Etats-Unis comme la Turquie, où seuls 44% des sondés jugent que l’OTAN est essentiel à la sécurité de leur pays conte 53% en 2004. Une majorité d’européens (55% contre 50% en 2004) sont favorables à une approche plus indépendante vis-à-vis des Etats-Unis pour les affaires de sécurité et de diplomatie. Le soutien des européens en faveur d’un fort leadership de l’Union européenne dans les relations internationales reste fort à 71% et pratiquement inchangé. Ces résultats confortent ceux de l’Eurobaromètre de la Commission européenne. Cette nouvelle étude du German Marshall Fund a provoqué réaction et commentaire de la part du State Department.

L’image des Etats-Unis s’est également détériorée en Asie, où l'on constate une chute des opinions positives importante depuis le précédent sondage de 1995: en Malaisie chute de 30 points avec 41%  des personnes interrogées ont une opinion positive, chute de 16 points en Indonésie, chute de 14 points en Corée du sud, de 7 points au Japon pour atteindre 25% d’opinions positives. Seuls l’Inde, la Thaïlande et le Vietnam ont un pourcentage élevé d’opinions positives.

Le momentum politique semble être au rendez-vous, ne pas en prendre conscience ferait s’évanouir cette possibilité qui est une chance pour tout le monde. Cette relance politique et diplomatique à laquelle Leila Shahid  faisait allusion a un nom: la réunion d’une conférence internationale qui, comme celle de Madrid jadis, pourrait constituer une occasion unique pour un saut qualitatif de grande ampleur (a jump-start). L’International Crisis Group, dans un rapport en date du 5 octobre, vient d’en préciser les conditions du succès -un processus global et cohérent, un horizon politique clair et crédible, c’est-à-dire précisant les moyens d’y parvenir, une vision réaliste tenant compte de la situation sur le terrain-: reconnaissance de l’Etat souverain d’Israël à l’intérieur de ses frontières internationalement reconnues, la fin de l’occupation pour le peuple palestinien, un Etat indépendant et souverain de Palestine avec Jérusalem Est comme capitale, la récupération par la Syrie de ses territoires perdus, un Etat libanais pleinement souverain et en sécurité. Mais ce qui est essentiel aux yeux de l’International Crisis Group, c’est un engagement beaucoup plus grand de la part des pays arabes et de l’Europe, qui doivent prendre absolument l’initiative plutôt que d’attendre le réveil improbable des Etats-Unis. C’est une négligence coupable de leur part qui seule peut expliquer que dans la région aient été gravement mutilées les forces de la modération et du pragmatisme.