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EDITORIAL

pdf mise en ligne :30 10 2006 ( NEA say… n° 21 )

ASILE > Elargissement

 Une âme pour l’Europe…

Une injonction, une supplique, une interrogation marquée au coin du scepticisme…une confiance retrouvée, chacun le lira comme il le voudra…
Toujours est-il que c’est aussi le titre d’une conférence qui se tiendra à Berlin du 17 au 19 novembre prochain. Le projet lancé, entre autres, par le président de la Commission, José Manuel Barroso, veut promouvoir une Europe faite pour les Européens et par les Européens en opposition  à une Europe qui serait définie et limitée à des institutions , des politiques, des administrations aussi nécessaires soient-elles.

Le débat vient à son heure, une heure cruciale; les discussions se font plus vives et de plus en plus fréquentes: l’élargissement, la mondialisation et le traité institutionnel sont autant d’explications à ce nouveau tour donné à la construction européenne et les avis sont partagés sur le sens à lui donner. Mais chacun s’accorde sur un point: le point de départ de la plupart des débats sur l’identité européenne repose sur l’idée qu’une communauté politique a besoin d’un ensemble de valeurs et de références communes afin de garantir sa cohérence, de guider ses actions et de doter ces dernières d’un sens partagé par le plus grand nombre, une légitimité. On a même pu entrendre que les frontières de l'Europe s'arrêtent là où ses valeurs cessent de s'imposer ce qui compliquera le débat, n'en doutons pas.

Jusqu’à présent, l’identité de l’Union européenne a été surtout définie en termes politiques. Selon les traités l’Union européenne repose sur les "principes de la liberté, de la démocratie, du respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales, ainsi que de l’Etat de droit" (article 6 du Traité sur l’Union européenne). Cela est si vrai qu’en cas de violation grave et prolongée de ces principes, un Etat membre peut être suspendu de ses prérogatives au sein de l'Union. L’UE doit promouvoir la diversité de ses cultures, tout en "mettant en évidence l’héritage culturel commun". Ajoutons à cela les droits fondamentaux tels qu’ils sont garantis par la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales et tels qu’ils sont enrichis, modernisés par la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne.

Ces considérations, incontestées, n’apaisent pas pour autant le débat, certains soutenant que l’UE a besoin d’une identité encore plus forte. Des désaccords fondamentaux sont apparus au cours des travaux de la Convention relative au traité constitutionnel, en particulier lorsqu’il fut question de faire référence à "Dieu" ou au "Christianisme" dans le préambule. Les réponses ou tentatives de réponse ont donné lieu à des débats animés. Le préambule, en parlant désormais de "l’héritage religieux" de l’Europe, constitue un armistice très provisoire. La fragilité de l’accord est aggravée par les interpellations du monde contemporain : plus que l’Islam, les extrémistes religieux, la perspective de voir un pays comme la Turquie entrer dans l’Union, d’autres élargissements, la redistribution des leaderships mondiaux.

Certains estiment qu’une entité politique stable et prospère n’a d’existence que si elle est ancrée dans une histoire et une culture communes; sur cette base, des frontières identitaires sont relativement faciles à dessiner. Pour d’autres, c’est une culture politique commune, ou une identité civique reposant sur des principes universels de démocratie, de droits fondamentaux, de participation politique dans le cadre d’une sphère publique commune, c’est le patriotisme constitutionnel du philosophe Jürgen Habermas. Pour d’autres encore, il s’agit d’une construction permanente, lointain écho de la déclaration de Robert Schuman, l’identité européenne comprendrait de multiples significations, de nombreuses solidarités constamment redéfinies au travers de multiples relations, de multiples pratiques politiques et culturelles communes. C’est déjà "l’Europe sans rivage" de François Perroux (1958). Dans ce cas les frontières sont plus difficiles (impossibles ?) à fixer. Nos frontières s’arrêtent là où nos valeurs cessent d’être pratiquées. La crise identitaire risque de se poursuivre longtemps encore, les identités étant, dans cette hypothèse, en constante évolution.

Les représentants de l’Eglise catholique ont pris part à ce débat. Dans un message adressé aux membres du Parti populaire européen (PPE) le 30 mars dernier, le pape déclarait que l’Europe devait mettre en valeur ses racines chrétiennes et renforcer son sentiment d’appartenance à une civilisation commune afin de mieux relever le défis à venir. Dans la même ligne, la Commission des épiscopats de la Communauté européenne (COMECE), une référence explicite à Dieu ou au christianisme "aurait constitué un signal fort vers l’identité européenne". Les droits et valeurs universels, comme la démocratie ou l’état de droit, se sont développés à partir de l’héritage chrétien. En conséquence, l’idée de vivre ensemble ne peut reposer que sur des valeurs et convictions communes. Un autre courant défend l’idée que l’UE en tant que communauté politique n’est pas fondée sur la religion mais sur le respect mutuel des valeurs démocratiques fondamentales et leurs pratiques.

Nous nous rendons bien compte que nous sommes arrivés à un carrefour. Nous ne pouvons plus ajourner le choix ou la conciliation. Trop peu d’Européens (47%) se sentent à la fois citoyens de leurs pays et Européens, 41% se sentent uniquement nationaux. 86% des personnes interrogées pour l’Eurobaromètre se sentent fières de leur pays tandis que 68% sont fières d’être européennes. En général, les citoyens se sentent davantage attachés à leur pays, leur région, leur ville qu’à l’Europe. Le faible taux de participation aux élections du Parlement européen en 2004 semble s’expliquer en partie par cet attachement relatif. On ne peut dire que cet attachement soit faible, et à certains égards il est fort, mais il reste insuffisant pour donner à l’Union européenne une légitimité pleine et entière, qui se doit d’être très forte, s’imposant d’elle-même à tous car nouvelle. Mais elle est aussi nécessaire. Regardons les différents thèmes évoqués dans les derniers numéros de NEA say...: ce qui est d’abord en jeu, c’est une vision de l’homme, de son destin, de sa dignité. Le débat est inéluctable et il vient de trouver son expression emblématique dans le journal Libération du 30 octobre où le vice-président de la Commission européenne, Franco Frattini proclame "Le religieux, ciment de l’Union" et où le député européen Daniel Cohn-Bendit répond "Europe, une identité démocratique". Pour Franco Frattini, les religions sont des espaces privilégiés d’expériences individuelles et collectives significatives dont il est difficile de se passer. "Il faut se réapproprier ce noyau partagé. Ce n’est pas une nostalgie du passé. (...) Poser le thème des racines chrétiennes revient aujourd’hui à lancer un triple défi : celui de notre identité européenne, celui d’un univers religieux qui s’affirme, celui d’un christianisme qui n’est pas seulement mémoire du passé mais -en posant le thème de la liberté comme voie du dialogue- une partie de notre avenir. Nous ne pouvons pas ignorer que nous pouvons et que nous devons construire l’Europe à partir de notre identité" et Franco Frattini de rappeler la dette que nous devons à la tradition chrétienne. Or Cohn-Bendit relève que "des soldats en herbe de la foi prêchent déjà le permis et l’interdit". Il poursuit:  "Comme la démocratie, qui devra toujours réaffirmer sa légitimité contre les intégrismes religieux et politiques issus ou non des urnes, toute identité ouverte est inconfortable. Le repos de l’esprit n’en appelle cependant pas à l’identité monolithique". Le christianisme est une référence toujours vivante, mais l'angoisse favorise le repli sur les valeurs stables des communautarismes, contraires à celles de l'UE.