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Le Congrès américain contre la CIA : elle torturait, maintenant elle ment ! Obama pusillanime, une fois de plus. Gulliver empêtré !

pdf mise en ligne :17 08 2014 ( NEA say… n° 150 )

LIBRE CIRCULATION DES PERSONNES > Elargissement

Des démocrates et républicains exigent la démission de John Brennan. La CIA a censuré une partie d’un rapport sur les techniques d’interrogatoire musclées. La Maison-Blanche joue un rôle d’arbitre peu compréhensible, décevant. Obama revient sur ce qu’il avait déclaré, il ya quelques jours (cf. Nea say n° 148)

Le 5 août,  la présidente de la Commission du renseignement du Sénat, Dianne Feinstein, a envoyé une lettre écrite au vitriol à Obama. La Central Intelligence Agency (CIA) a censuré  des éléments essentiels du résumé du rapport sénatorial sur les techniques d’interrogatoire musclées – la  torture pour tout dire– que l’agence a utilisées dans des prisons secrètes à travers le monde de 2002 à 2006. Un autre sénateur démocrate, Carl Levin, juge les retouches apportées par la CIA «totalement inacceptables».

La censure concerne surtout des informations essentielles obtenues par l’agence par d’autres moyens que la torture. Elle sape ainsi le message essentiel qui ressort du rapport, à en croire les sénateurs qui l’ont lu: les méthodes «brutales» utilisées dans les prisons secrètes n’ont en rien aidé à déjouer des attentats terroristes. C’est ce que la CIA avait voulu faire croire au Congrès et à la Maison-Blanche. Dianne Feinstein refuse dès lors de précipiter la publication du résumé (600 pages) d’un rapport de 6300 pages qui jette une lumière sombre  sur la lutte antiterroriste menée par l’Amérique de George W. Bush au lendemain des attaques du 11 septembre 2001. Or la démocrate peut difficilement être accusée de vouloir clouer au pilori la communauté du renseignement. Elle a défendu parfois à l’excès les agences de renseignement, dont les récentes activités de surveillance de l’Agence nationale de sécurité (NSA).

Selon la sénatrice, pour que les Etats-Unis ne commettent plus les mêmes fautes, le document doit être rendu public sans des retouches qui travestiraient la réalité. Or l’exercice de la torture, qui viole les Conventions de Genève et la Convention de l’ONU contre la torture, ratifiée par les Etats-Unis, est un fait démontré. Le Vendredi 1er août, Barack Obama s’en est lui-même fait l’écho: «Nous avons torturé des gens» par le passé, a-t-il déclaré avant d’ajouter: «Lorsque nous avons utilisé certaines techniques d’interrogatoire poussées, des techniques que je considère et que toute personne honnête devrait considérer comme de la torture, nous avons franchi une ligne.»(CF. n° 148 de Nea say)

 Barack Obama a refusé d’emblée d’instituer une commission vérité sur les faits graves reprochés à la CIA. Dans la même conférence de presse du vendredi 1er juillet, il a mis en garde contre tout jugement moralisateur: «Il est important de se souvenir combien les gens avaient peur après la chute des tours jumelles. Le Pentagone avait été touché, un avion s’était écrasé en Pennsylvanie. […] Les gens ne savaient pas si d’autres attaques étaient imminentes. Il y avait une énorme pression sur les épaules des forces de sécurité et nos équipes de sécurité nationale pour essayer de faire face à cette situation.»

Aujourd’hui, le président démocrate donne même l’impression de protéger la CIA contre la volonté d’une partie du Congrès et de l’administration de révéler au grand jour de telles pratiques répréhensibles. Il a appelé à la déclassification d’un extrait du rapport de 6300 pages, mais pas avant que la CIA  ne remanie certains passages du document pour, officiellement, protéger des personnes qui pourraient être mises en danger par sa publication. Barack Obama a même laissé l’ex-directeur de la CIA George Tenet, qui a toujours nié toute torture, rédiger avec John Brennan, le directeur de l’agence, une version plus acceptable du rapport. Ce même George Tenet fait désormais campagne contre un document présenté comme biaisé et comme une arme des démocrates contre les républicains.

A Washington, beaucoup s’interrogent sur le soutien inébranlable de la Maison-Blanche à John Brennan. Le patron actuel de la CIA a été pris en flagrant délit de mensonge. En mars, répondant aux accusations de Dianne Feinstein relevant que la CIA avait piraté les ordinateurs des collaborateurs de la Commission du renseignement qui rédigeaient le rapport, il avait nié en bloc: «Ce serait au-delà de la raison.» La semaine dernière, il a fait machine arrière et a avoué. La CIA a bien infiltré l’organe qui est censé la contrôler.

Face à ce scandale, quelques démocrates et républicains ont exigé la démission de John Brennan, estimant qu’il avait menti et que son organisation avait violé la séparation des pouvoirs. Malgré tout, Barack Obama est resté inflexible. Il refuse toute démission d’un directeur qu’il a nommé tout en sachant qu’il avait approuvé à l’époque, en tant que numéro trois de la CIA, le programme de techniques d’interrogatoire musclées. En jouant les arbitres mous dans la guerre qui fait rage entre la CIA et le Congrès, Barack Obama risque gros. Alors qu’il avait mis fin (en paroles) à la torture dès son deuxième jour à la Maison-Blanche, il pourrait rester dans les mémoires comme le président qui a empêché l’Amérique de faire un travail nécessaire sur les zones d’ombre de son passé.

Dans une tribune libre parue mercredi 6 août dans le New York Times, le général à la retraite Antonio Taguba, qui avait été chargé d’enquêter sur les graves abus perpétrés par des soldats américains à la prison d’Abou Ghraib, le souligne à son tour. Ce triste épisode (Irak) constitua une «attaque contre les idéaux de l’Amérique et une violation du droit qui renforcèrent nos ennemis». La publication non diluée du rapport sur la CIA lui paraît indispensable: «La meilleure manière de se prémunir contre la pratique de la torture, c’est de bien informer le public américain des coûts moraux et stratégiques de tels abus.»

Face au manque de volonté de Washington de faire toute la lumière sur ce triste chapitre de l’histoire récente des Etats-Unis, le Magazine The Atlantic en appelle presque à la désobéissance civile. Le magazine relève qu’il ne faudra pas s’étonner si un jour un lanceur d’alerte publie les 6300 pages du rapport. Cela fait deux ans que le rapport, qui a coûté des millions de dollars,  patauge  dans son secret.

Bref : plus de quarante après la parution en 1968 (en 1971en français aux éditions du Seuil) du célèbre et remarquable « Gulliver empêtré » de Stanley Hoffmann on peut constater que le héros de Swift est à nouveau enchaîné par les lilliputiens, ficelé, entravé, en un mot réduit à l’impuissance. Relisons ce classique qui a marqué toute une génération et  qui ne semble pas avoir vieilli.

A ce stade que retenir de cette passe d’armes ? L’opinion publique, largement indifférente,  est lassée par ces vieilles histoires : pour elle, il est grand temps de tourner la page. L’exaspération de Dianne Feinstein va croissante et au-delà de sa personne, cette exaspération devient celle du Congrès. Barack Obama ne veut pas que cette affaire prenne de l’ampleur. Comme tout chef de l’exécutif il a besoin de la CIA dans cette période si incertaine au plan international, et si  marquée par une actualité particulièrement dramatique. Par ailleurs  il entretient  avec  la CIA des liens de confiance ne serait-ce qu’au travers de son chef John Brennan qui était un très haut cadre de la CIA au moment et après le 11 septembre. De son côté la CIA a le sentiment de vivre une crise sans précédent, pire que celle qui a suivi le Watergate. L’Agence subit un véritable traumatisme avec toutes ces mises en cause à répétition. L’Agence va devenir plus prudente, plus bureaucratique diront certains. Ce n’est pas nécessairement une bonne nouvelle  font observer bien des commentateurs. Couronnant le tout, les sénateurs ont mis la main sur un document interne de la CIA qui met en question la valeur des techniques et méthodes utilisées. C’est la question de l’efficacité de la torture  et des méthodes brutales qui est posée. Poser la question c’est déjà y répondre. Une réponse redoutable. Au soir de sa vie le général français Massu reconnu par tous pour avoir introduit la torture, l’avoir théorisée et légitimée pendant la guerre d’Algérie,  reconnaissait que en tant que chrétien de telles pratiques sont moralement condamnables, mais aussi en tant que militaire, général en chef , il reconnaissait que de telles pratiques étaient aussi inefficaces.

Pour sa part l’UE se doit de demander des comptes pour les agissements de la CIA sur son territoire et plus particulièrement le Parlement européen doit faire en sorte  qu’une suite concrète soit apportée à ses résolutions qui ont jalonné ces dernières années.

Pour  en savoir plus :

Une  libre opinion du Washington Post : CIA should get away with redacting torture report http://www.washingtonpost.com/opinions/dana-milbank-cia-shouldnt- get away-with-redacting-torture-report/2014/08/08/12673758-1f06-11e4-ab7b-696c295ddfd1_story.html?wpisrc=nl-popns&wpmm=1

Le Monde diplomatique de  octobre 1971 analyse de Yves Florenne du Gulliver empêtré de Stanley Hoffmann http://www.monde-diplomatique.fr/1971/10/FLORENNE/30552