Une information citoyenne au service d'une identité européenne
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Une information citoyenne au service d'une identité européenne

EDITORIAL

pdf mise en ligne :31 07 2007 ( NEA say… n° 38 )

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De la communication… ou bien réconcilier les mémoires européennes aux passés douloureux ?

Ces deux objectifs indispensables à la construction d’une identité européenne se présentent-ils comme deux alternatives bien distinctes ? Ou bien ne seraient-ils que les deux faces d’une même médaille ?

Depuis le tournant du siècle, les institutions européennes, et tout particulièrement la Commission, se piquent de faire de la communication, reléguant l’information à une position ancillaire. Mais qu’est-ce donc que la communication, chacun en ayant sa propre définition. A notre tour, proposons la notre: la communication, c’est donner à penser à l’ensemble des citoyens, mais c’est aussi, à la fois, une mise en scène et la maîtrise des apparences. Il n’y a là rien de méprisable ou de péjoratif, c’est une nécessité dans l’art de gouverner et cela depuis la nuit des temps. Tous ont pratiqué avec plus ou moins de bonheur cet art : Alexandre, César, Napoléon, de Gaulle et bien d’autres. Le grand Roi Soleil, Louis XIV recommandait bien à la Dauphine appelée à régner : "Madame ! Nous ne sommes pas des particuliers, nous nous devons tout entier au public". Depuis Le Prince de Machiavel, nous savons que, dans cet exercice, aucun détail n’est indigne d'attention.

Le gouvernement de l’opinion n’est-il pas propre à la démocratie et seuls ses excès sont condamnables et jamais les excès de la communication ne devraient mettre en péril l’art de gouverner, la bonne gouvernance. Hypertrophiée, la communication ne fait que trahir une soumission mécanique, absurde, aux techniques d’amplification, elles-mêmes liées aux médias. Mais communiquer, c’est aussi persuader, convaincre: pour orienter le jugement des citoyens et pour cela il faut leur donner à penser.

Récemment, et peut-être pour la première fois, deux évènements ont tenté de mettre en scène l’Europe et de donner à penser à ses citoyens; ceci, il faut bien le dire, avec une certaine réussite: le défilé du 14 juillet 2007 à Paris, où 27 détachements militaires défilèrent avec leurs couleurs, mais précédées du drapeau européen, et la libération des infirmières bulgares. Dès le premier instant, on en a salué la réussite, mais au premier coup d’œil on en aperçoit également les limites. Sur le plan émotionnel, le défilé du 14 juillet parle-t-il de façon égale à tous les européens ? Quant à la libération des infirmières bulgares, si elle fut vécue avec émotion par tous les européens, a-t-elle été perçue par eux comme le résultat d’une action de longue haleine, menée habilement par les institutions de l’Union ? Hommage, certes, a été rendu à la Commission européenne et à sa commissaire aux relations extérieures, Benita Ferrero-Waldner, mais la mise en scène a été accaparée par et au profit d’un Etat membre. Pouvait-il en être autrement ? Poser la question c’est y répondre. Une institution, Commission ou Parlement européen, est-elle en mesure de mener de bout en bout une opération de communication d’une grande ampleur ? Leur visibilité et leur attractivité sont encore insuffisantes. Les moyens manquent aussi, y compris et d’abord sur le plan matériel: le président de la Commission ne dispose pas d’un avion présidentiel susceptible de rapatrier les infirmières bulgares dans leur patrie. C’est un exemple poussé à l’extrême, mais il montre combien en matière de communication pure, les institutions européennes ne se battent pas avec les mêmes armes que les autres, singulièrement des Etats pleinement souverains.

Pour autant, les institutions européennes auraient bien tort de délaisser l’information de ses citoyens ou de colorer trop fortement sa politique d’information d'une "communication empruntée", c'est-à-dire à la fois imitée et maladroite. Un exemple récent (diffusion large et tronquée d’une vidéo voulant illustrer la qualité du cinéma européen, bien réelle, au travers d’images laides, au bord de la pornographie et mutilant la qualité très grande de films que l’on voulait célébrer) a sombré dans un ridicule dont s’est gaussé toute la presse, et tout particulièrement les tabloïds. Cet épisode malheureux appelle à la plus grande circonspection en la matière, d’autant que la presse fonctionne de façon injuste, superficielle: l’Europe en train de se construire ne rencontre jamais la moindre grâce auprès de la presse qui ne lui fait aucun crédit. L’on doit louer la sagesse des opinions qui sont en sa faveur et font confiance à ses institutions de façon croissante, les sondages eurobaromètres en témoignent. On en est tenté d’attribuer à cette presse la phrase prononcée dans le Faust de Goethe : "Tu es l’esprit qui toujours nie".

Un autre élément appelle à la circonspection : les mémoires européennes, plurielles et douloureuses. Le passé plonge dans des histoires nationales où les plaies sont toujours à vif. Les plus touchés sont naturellement les pays qui viennent d’entrer dans l’Union et dont la mémoire avait été congelée par le communisme. Les atrocités du nazisme, l’occupation soviétique et sa férule longtemps implacable, l’antisémitisme, la collaboration avec la police politique et la délation (« La vie des autres »), tout cela remonte à la surface et ne se réglera pas en un clin d’œil. Les pays d’Europe occidentale ne sont pas épargnés: franquisme en Espagne, colonisation et guerres coloniales en France comme en Belgique (affaires du Congo ou du Rwanda), etc. L’Europe a-t-elle la capacité d’apurer les contentieux issus de la mémoire ? C’est la grande question posée par l’ouvrage collectif "L’Europe et ses passés douloureux" (1). L’Europe peut-elle imposer une vision uniforme des conflits de mémoire ? L’Europe à deux vitesses ne serait-elle pas d’abord celle des évolutions respectives de la mémoire ? La "Nouvelle Europe" reste hantée par la Russie, la Pologne par le dépeçage, à trois reprises, par la Prusse, l’Autriche et la Russie, le sort des Sudètes hante encore la République tchèque, la Lettonie où deux mémoires s’entrechoquent, etc.

"Force est de constater que la notion de mémoire européenne constitue un projet politique plus qu’une réalité sociale", souligne Valérie Rosoux dans l’ouvrage précité. Elle s’appuie sur des sondages pour se poser la question de savoir si les Européens partagent des souvenirs communs. Elle se risque à affirmer : "Il n’existe pas actuellement de panthéon européen, chaque pays se référant à son propre panthéon national et occultant les personnalités étrangères". Comment faire naître une identité européenne, un peuple européen ? s’interroge-t-elle. Elle note trois grandes difficultés: la tentation de créer une mémoire officielle, la délicate intégration des mémoires qui ne serait pas d’imposer une seule lecture de l’histoire, mais de penser à la cohabitation de vécus différents, enfin le caractère inévitablement inachevé de la mémoire européenne en perpétuelle construction et réaménagements de toutes sortes.

Tout cela milite à l’évidence pour manier avec prudence tout ce qui ressemble à de la communication. L’information comporte encore des vertus qui ne sont pas épuisées, le chemin qui mène à une mémoire commune apaisée sera long. L’enjeu -la construction de l’identité européenne- recommande d’éviter toute précipitation et toute exaltation superficielle ou naïve. Réconcilier les mémoires de différents passés, tous douloureux, c’est véritablement construire cet espace politique européen tant de fois proclamé et réclamé par les politiques et les analystes depuis le philosophe Habermas.

(1) "L’Europe et ses passés douloureux", sous la direction de Georges Mink et Laure Neumayer, coll. « Recherches », La Découverte, 2007, 268 p.