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EDITORIAL

pdf mise en ligne :22 01 2008 ( NEA say… n° 45 )

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Lutte contre le terrorisme : 2008, un tournant pour l’Union européenne ?

Avec la remise du "document de réflexion" de Gilles de Kerchove, nouveau coordonnateur de la lutte contre le terrorisme pour l’Union européenne (voir l'article à ce sujet dans le présent numéro), allons-nous connaître une année pivot, celles des changements ? Changements touchant à la fois la vision que l’on porte habituellement sur le phénomène du terrorisme et la détermination des gouvernements à y faire face avec les moyens appropriés ? Enfin saurons-nous aller au-delà du simplisme des attitudes purement bellicistes ? L’année 2008 va-t-elle marquer un tournant au même titre que l’a été, dans un autre sens, l’année 2001 et sa date du 11 septembre ?
Le Conseil européen du 11 décembre 2007, tout en saluant la nomination longtemps attendue du coordonnateur, a tenu à souligner que ces suggestions sont non seulement accueillies favorablement, mais qu'il faut également que les travaux demandés soient "promptement menés". Ce "document de réflexion", sous l’apparence de la facture classique du document bureaucratique, sans aspérités évidentes, fait apparaître la nécessité impérative du changement. C’est en juin 2004 que le premier plan d’action a été adopté, rappelons-le. Le bilan détaillé, clair, structuré, allant à l’essentiel, donne une impression globale de laisser-aller de la part des gouvernements, d’approximations, de lenteurs. Enfin et surtout transparaît une nouvelle perception. Le moment n’est-il pas venu de donner la priorité, non pas tellement au démantèlement des réseaux terroristes, mais au désarmement des esprits : par exemple lutter contre la radicalisation et les processus de recrutement, avoir une stratégie de communication. Ce sont des thèmes certes déjà évoqués, mais qui devraient recevoir, enfin, leur place, toute leur place dans la stratégie de lutte contre le terrorisme. Bien plus, Gilles de Kerchove nous invite fermement : nous devrions "réfléchir à la relation particulière entre le terrorisme et le développement et envisager des moyens permettant d’assurer la complémentarité et la cohérence entre les politiques et les actions dans ces domaines".
A cette occasion, il faut s’interroger aussi sur le changement de la nature du terrorisme de demain ! Les risques de terrorisme étaient jusqu’à aujourd’hui analysés comme principalement un sous-produit de la mondialisation causant le repli identitaire et religieux, terreau privilégié et particulièrement propice aux extrémismes (thèse américaine essentiellement, mais pas uniquement). A l’avenir, ne doit-on pas se placer dans la perspective d’une augmentation des conflits liés à l’accès aux marchés et aux ressources de base (énergie, eau, air, santé, savoir), ressources chaque jour plus âprement disputées ? Ne devons-nous pas nous placer dans la perspective, proche, d’un accroissement considérable des inégalités et de relations encore plus conflictuelles entre anciennes et nouvelles puissances, de dynamiques différentes en matière de sécurité avec l’apparition de menaces assymétriques d’un type inédit et difficiles à maîtriser. Des extrapolations pas trop lointaines laissent apparaître des pressions insupportables: craintes environnementales, pénuries alimentaires, énergétiques, hydriques, avec en cortège l’instabilité politique et les cycles de désordre.
Décrire le monde de 2020-2030 , puisque le Conseil européen vient d’en prendre l’engagement, le décrire d’une façon synthétique, revient à le décrire comme une plainte immense qui monte d’une planète plus peuplée, plus exploitée, plus aride et plus polluée, c’est-à-dire une planète beaucoup moins hospitalière. C’est peut-être cette vision à plus long terme qui manque, à ce stade, au "document de réflexion" de Gilles de Kerchove. La conclusion apparaît évidente : une stratégie de sécurité viable à long terme doit s’axer sur la prévention, sur une action dans tous les domaines relevant de la "politique extérieure" et dans tous ses aspects (relations économiques, financières et commerciales, investissements et infrastructures, aide au développement, droits de l’homme). Cette stratégie doit refléter la notion de sécurité globale traditionnellement énoncée et soutenue par l’Union européenne mais aujourd’hui insuffisamment perceptible (à peine perceptible diront des esprits plus sévères). A titre d'exemple, posons-nous la question de savoir ce qu'il reste du constat, tardif mais méritoire, fait il y a trois ans en Irlande, lors d'un sommet qui avait rassemblé les Etats-Unis et l’Union européenne: il faut s’attaquer aux racines du terrorisme, avait-on écrit dans les conclusions. Que reste-t-il de ces conclusions communes âprement négociées? La récente imprécation, le 15 janvier 2008 au micro de la BBC, du Secrétaire d’Etat à la sécurité intérieure américaine, Michael Chertoff, alarme inutilement les opinions publiques sur le fait que l’Europe est devenue la plate-forme utilisée par les terroristes pour s’attaquer aux Etats-Unis, et elle démontre, plus qu’il n’est nécessaire, la persistance de l’entêtement aveugle américain. Michael Chertoff a célébré d’une bien curieuse façon le cinquième anniversaire de la création du département de la sécurité intérieure (DHS). La réplique de députés européens est arrivée pertinente (Manfred Weber) et cinglante (baroness Sarah Ludford). Vers quelles nouvelles imprudences veut-il nous conduire ? Doit-on s’en remettre à l’optimisme de Sarah Ludford : le prochain président américain agira autrement et choisira une approche moins bornée? Un observateur aussi avisé qu'Hubert Védrine, ancien ministre des affaires étrangères français et ancien conseiller de François Mitterrand, reste sceptique. Si les Etats-Unis attendent quelque chose de la part des européens, ils doivent au préalable se concerter avec eux, ne pas les placer maladroitement devant le fait accompli. Les députés européens réclament, une fois de plus, qu'on fasse le bilan, une évaluation des mesures prises au cours de ces six dernières années. Cela leur a été promis par Franco Frattini, vice président de la Commission européenne en charge entre autres du dossier du terrorisme. Attendons donc, mais jusqu'à quand ? M. Chertoff manque de jugement, son appel est peu judicieux et trompe les populations qu'il fourvoit ("misguided"), telle est la conclusion de Sarah Ludford.
Cette lutte inefficace, car reposant sur des bases fausses, contamine tous les comportements: les lecteurs trouveront dans la rubrique " nouvelles rapides" des informations concernant la protection des données personnelles chaque jour mises à mal. Cet affolement relève de ce désir monstrueux, quasi prométhéen, de vouloir tout savoir sur tout le monde, pour s'assurer une protection absolue contre tout danger, tout risque et à tout moment. Le sort de Prométhée, comme celui des constructeurs de la tour de Babel, est bien connu de tout le monde pour appeler des explications supplémentaires. Il faut empêcher que se propage cette "gangrène", pour reprendre une expression utilisée en France pendant la guerre d'Algérie pour protester contre la torture.
Le hasard des lectures fait bien les choses: le livre "Des hommes d'Etat" (éd. Grasset) de Bruno Le Maire, ancien directeur de cabinet du premier ministre français Dominique de Villepin, rassemble, sous une forme littéraire de bon aloi, descriptions et observations attentives, réflexions méditatives plus que des "révélations" alléchantes. On lit à la date du 25 juillet 2005 : "Un électricien de vingt-sept ans d'origine brésilienne est abattu de cinq balles dans la tête par la police britannique qui l'avait couché par terre. Il portait un sac à dos. Personne ne s'émeut outre mesure qu'une des polices les plus respectueuses et les plus aguerries au monde puisse abattre de sang froid un ressortissant de son pays. Le sac aurait pu être bourré d'explosifs. La lutte contre le terrorisme a déjà déplacé les limites de ce qui est acceptable en matière de libertés publiques dans nos sociétés". Auparavant, il avait rapporté un propos du président Chirac: "Je vous le redis, le terrorisme, moins on en parle, mieux c'est. On ne traite pas ce sujet comme les autres".