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EDITORIAL

pdf mise en ligne :07 02 2008 ( NEA say… n° 46 )

ASILE > Elargissement

Qu’attendre des Etats-Unis ? Qu’est-ce qui va changer ?

Après le fameux "Super Tuesday", le moment est venu de se poser la question alors que les candidats sont désormais engagés dans la dernière ligne droite. Dans l’éditorial du dernier numéro (n° 45) nous nous étions abrités derrière Hubert Védrine pour dire que vraisemblablement peu de choses changeront. La question a été posée et a reçu des réponses par de brillants contributeurs dans un récent numéro de Foreign Affairs. Ce qui domine dans ces réponses, c’est l’unanimité des critiques contre les excès et les erreurs de l’actuelle présidence, mais aussi la quasi absence de l’Europe au regard de l’omniprésence chinoise. Comment s’en étonner !

Sous la diversité des propos tenus par les "finalistes" de la course à la Maison Blanche, on peut discerner que tous louent les Etats-Unis comme une nation unique qui doit guider le monde par l’exemple et les actes, car le monde compte sur le leadership américain…

Pour nous limiter aux domaines habituellement abordés ici, nous avons pu constater, tout au long des numéros de NEA say..., la présence permanente et implacable des Etats-Unis derrière chaque dossier mettant en jeu des choix de sociétés importants (peine de mort, lutte contre le terrorisme, protection des données, rôle des medias, discipline à l’égard des nouvelles technologies de communication, etc.). La question initiale, double, et les réponses gardent donc un relief singulier.

Certes, Hillary Clinton et Barak Obama ont clairement fait savoir qu’ils fermeraient sans délai Guantanamo et le candidat républicain Mac Cain a réaffirmé avec force son aversion viscérale pour toute forme de torture, aversion qu’il partage largement avec ses rivaux. C’est clair: les européens souhaitent un nouveau départ et ce sont les candidats démocrates qui gagnent le plus vaste soutien sur le vieux continent, la couverture médiatique leur étant jusqu'ici largement réservée. Le principal espoir des européens est que le nouveau dirigeant réorientera la politique étrangère des Etats-Unis vers une approche plus multilatérale en accordant une attention particulière à la coopération politique, militaire et environnementale, comme en matière de pilotage de l’économie mondiale (par exemple assurer une plus grande transparence et un meilleur encadrement des marchés financiers). Néanmoins, la plupart des analystes affirment que, quel que soit le vainqueur, il est peu probable que nous assistions à un changement fondamental dans la politique étrangère et l’intérêt porté par les Etats-Unis au projet européen restera très à l’arrière plan. Ainsi, l’ancien ministre allemand des affaires étrangères et vice-chancelier Joska Fischer estime que les européens seront probablement déçus dans leur espoir d'un changement sensible de la politique étrangère américaine et il écrit : "Il faudrait un véritable petit miracle politique pour que ces espoirs ne soient pas déçus, et ce dernier n’aura pas lieu, quel que soit le nouveau président", et d’ailleurs il fait observer que "Bush n’a ni inventé l’unilatéralisme américain, ni n’a été à l’origine du clivage qui sépare les Etats-Unis et l’Europe. Certes il a aggravé ces deux tendances, mais leurs causes réelles sont plutôt à trouver dans des facteurs historiques et objectifs, notamment dans le fait que les Etats-Unis constituent la seule puissance mondiale depuis 1989, et dans la faiblesse que l’Europe s’inflige à elle-même. Tant que les Etats-Unis resteront la seule puissance mondiale, le prochain président américain ne pourra, ni ne voudra changer le cadre de base de la politique extérieure américaine". Le journal The Economist est encore plus catégorique: la personne qui convaincra les électeurs gouvernera comme un américain, défendra les intérêts américains dans le monde et décevra sans aucun doute de nombreux observateurs à l’étranger. Il serait naïf de la part des européens d’imaginer autre chose.

Pour en revenir à notre propos initial prolongeant l’éditorial du dernier numéro de NEA say... sur "l’avenir du terrorisme", devrons-nous encore nous soumettre à ce concept américain, même présenté sous un emballage différent, selon lequel en pleine mondialisation et sur une planète chaotique, il revient à la superpuissance de dicter au monde l’essentiel de ses normes et pratiques en terme de sécurité globale, et d’énoncer les comportements et les interdits ? Les faiblesses du concept américain sont évidentes: porter son intérêt aux précédents, à l’ennemi de confort que l’on croit bien connaître et pour lequel on a marqué à un moment donné une prédilection particulière, plutôt que porter son attention sur le nouveau. Donner une idée rétrospective du danger, faire porter ses capacités de réflexion et d’action sur des risques devenus classiques, bien inventoriés et bien étalonnés plutôt que débusquer les périls nouveaux.

Sommes-nous toujours bien assurés que nous vivons encore dans le monde du 11 septembre 2001? Est-il raisonnable de s’abandonner au "tout technologique" comme il semble qu’on soit tenté de le faire dans l’espoir du remède miracle? Mais la technologie seule est-elle capable de réaliser la si délicate et si indispensable opération du diagnostic préalable ? Dans un maquis inextricable et absurde de dispositions et de règlements, doit-on continuer à accabler quiconque expédie un euro dans le monde, réserve une place dans un avion quand le trafic aérien va grandir de plus du tiers en quelques années ? Pourquoi s’en tenir aux seuls avions ? Enfin, tout savoir d’un individu, faits et gestes, achats, distractions, musique écoutée, messages expédiés, films visionnés, le passé comme le présent, tout savoir pour mieux prédire son comportement futur probable, est-ce bien raisonnable et tout simplement est-ce bien faisable ? Tout cela sans que le moindre soupçon a-priori nous y incite, sans le moindre contrôle, ni la moindre intervention du juge. Au rendez-vous des années futures: un échec garanti et déjà confirmé par les déroutes successives que chacun a pu observer récemment.

Doit-on s’arrêter à ce constat général d’une tonalité un peu pessimiste ? Non évidemment ! Au contraire, ce constat devrait inciter l’Europe à réfléchir et à rester lucide. Espérer en vain, nourrir de faux espoirs d’un quelconque changement spontané américain, ne feraient que l’encourager, une fois de plus, à ne rien faire. L’Europe a la fâcheuse habitude, et le talent désastreux, de se donner de mauvais alibis, toujours plus confortables, pour ajourner toute initiative, toute recherche d’une plus grande présence, pourtant réaliste. La capacité d’écoute des "autres", tous les autres, est beaucoup plus grande que les européens eux-mêmes ne veulent bien l’admettre. Reconnaître la chose, c’est se placer en face de ses responsabilités, et c’est bien moins confortable, évidemment !