Une information citoyenne au service d'une identité européenne
Réactions, commentaires et débats avec des invités

Glossaire interactif des termes de l'Espace de liberté, de sécurité et de justice
Observatoire législatif de l’Espace européen de liberté, de sécurité et de justice
Veille juridique et documentaire axée sur la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne
Actualités des grands projets de l'Union européenne
Dossiers documentaires thématiques
Actualités sur le rôle de l'Union européenne dans le monde
Une information citoyenne au service d'une identité européenne

EDITORIAL

pdf mise en ligne :05 01 2006 ( NEA say… n° 04 )

ASILE > Elargissement

L’Europe oublieuse d’elle-même

Des caricatures au Danemark: le monde islamique s’enflamme! Que penser? Un lointain écho du célèbre "Que faire?" de Lénine… La vocation de Eulogos-Athéna n’est certainement pas de dire ce qu’il faut penser: fidèles à notre engagement, nous mettons à la disposition de nos lecteurs et adhérents les pièces du dossier. Comme à l’habitude, qu’ils exercent activement, en toute autonomie et mieux informés, leur citoyenneté européenne!

Cela ne nous empêche pas de réfléchir et de proposer des pistes. A la suite du philosophe Marcel Gauchet, interrogeons-nous: un accès de colère si aigu, disproportionné avec sa cause (et sans commune mesure avec l’affaire Salman Rushdie d’il y a presque vingt ans) ne traduit-il pas, avant tout, la profondeur d’un désarroi et l’intensité des souffrances ressenties? Un désarroi croissant, plus profond encore qu’au moment de l’affaire Rushdie et des réactions plus diverses, certes, mais plus universelles. Remarquons que les réactions les plus spectaculaires semblent avoir touché la région la plus accablée, le Proche-Orient et plus particulièrement la Palestine. Marcel Gauchet ajoute que les fondamentalistes ne sont guère encouragés à cet auto-examen, propre à nos sociétés occidentales, en raison de l’attitude de ces mêmes occidentaux. Ces derniers, en proie au "sanglot de l’homme blanc" (Pascal Bruckner), n’osent pas toujours ou de façon appropriée, porter un regard critique, mais respectueux, sur certains aspects, certaines dérives de l’Islam. "Le tiers-mondisme expiatoire a la vie dure", nous dit Marcel Gauchet.

Pour les sociétés où l’Islam domine, le malheur est vécu comme importé, il vient de l’extérieur: les croisades, le colonialisme, la domination culturelle, économique, politique, militaire, Israël. Les régimes politiques qui les gouvernent sont sinon imposés de l’extérieur, du moins survivent, souvent, grâce à l’Occident. Les régimes autoritaires se nourrissent souvent de l’irritation de la rue pour se donner une légitimité islamique, la seule à laquelle ils parviennent à prétendre. Ils se nourrissent de cette irritation et à l’occasion ils l’entretiennent comme on vient de le voir en Syrie et ailleurs avec l’incendie de consulats et la menace sur les ambassades. Dans la violence des réactions en Palestine, le Fatah, laïc et battu aux élections, l’emporte largement dans la rue sur le Hamas, plus réservé dans ses manifestations de désapprobation.

Après les attentats du 11 septembre a grandi dans les sociétés islamiques le sentiment d’être, en permanence, dans le collimateur de la lutte anti-terroriste, d’être la victime permanente d’une prise de distance (et paradoxalement dans un monde qui se rétrécit), une prise de distance agressive, voire raciste. Comment ne pas avoir un tel sentiment au moment, précisément, (étrange et malheureuse coïncidence) où Washington, par la voix du président, invite les américains à se préparer à une longue guerre comme au temps de la guerre froide qui devient une référence explicite et au moment où le Pentagone rend public son document stratégique: Quadriennal Defense Review. Bien oubliée la phrase de Javier Solana: "On ne naît pas terroriste on le devient. Pourquoi?"

Dans un tableau complet du monde musulman il faut bien intégrer une extrême sensibilité à la notion de blasphème que l’Occident a perdu largement, mais récemment et incomplètement. La publication de caricatures au goût discutable peut dès lors, en partie, expliquer ces débordements d’indignation. En partie seulement, car dans ces dessins, il y a un "détail" qui a son importance et qui est un élément déclencheur: le problème n’est pas tellement d’avoir représenté Mahomet (d’où la multiplication d’explications théologiques et pas complètement satisfaisantes sur "l’image" dans le Coran), mais d’avoir qualifié de terroriste, un terroriste prêt à l’action qui plus est, l’élément fondateur et originel de la religion islamique: Mahomet.

Assimiler islam et islam violent, islam violent et terrorisme en donnant une image terroriste du Prophète, c’est bien la preuve que la presse européenne et les Occidentaux ne nous aiment pas, ne nous comprennent pas, bafouent au nom de leur liberté d’expression ce que nous avons de plus précieux, notre foi, la seule chose qui nous reste. Peuvent penser légitimement les musulmans. Que les autorités européennes aient solennellement, et à plusieurs reprises, dénoncé le lien terrorisme=Islam importe peu puisque personne ne le sait. Le citoyen musulman, surtout s’il est arabe mais de plus en plus même s’il ne l’est pas, s’interroge. Pourquoi le monde arabe, porteur jadis d’une civilisation brillante, héritière du savoir de l’Antiquité, est-il aujourd’hui si en retard et si malmené? Il ne trouve pas d’autre réponse que la conspiration permanente, la malveillance perpétuelle en raison de ce qu’ils sont et de ce qu’ils croient. Quelle autre explication, une explication cachée, donner? D’où la colère, la violence irraisonnée.

Les ingrédients de la colère sont là, rassemblés, et leur mélange a provoqué ce dont nous venons d’être les témoins.

Dans cette affaire, l’Europe est doublement oublieuse. Elle oublie, tout en ayant créé le concept, que nous vivons dans un "village planétaire": ce qui survient dans un quartier du village est immédiatement connu à l’autre bout du village. Pourtant ce que l’on fait dans l’intimité du foyer familial, on ne le fait pas dans le hall de son immeuble, sa rue, dans son quartier, sa ville, encore moins lorsque l’on est à l’étranger. Sous couvert d’ouverture d’esprit, de tolérance, la notion de l’autre, de l’étranger tend à s’estomper: ne vivons-nous pas dans le même village? Pourtant, des différences existent avec lesquelles il faut vivre, trouver des accommodements. La même semaine ne voyons-nous pas Google être félicité pour avoir résisté aux pressions de l’administration américaine et avoir refusé d’informer le département de la justice sur les recherches de ses clients, et être montré du doigt pour s’être plié à la censure de Pékin afin de pouvoir percer sur le marché chinois! Y a-t-il simple duplicité face à l’appât du gain? Ce n’est pas certain, chacune des conduites ayant sa logique propre, liée au contexte où elle se déploie. On a parlé trop rapidement de choc des cultures, il s'agit plutôt de "décalage des cultures" et l’Europe, à cet égard, ne devrait pas oublier d’où elle vient et où elle était il n’y a pas si longtemps.

Dans le monde arabe, la religion est respirée au quotidien: elle fournit une explication et un cadre de vie; la religion est centrale, l’émotion partout présente, le malheur aussi et vécu comme importé, avons-nous vu. Le mélange s’opère à tout instant, explosif. Sommes-nous, européens, si éloignés de cette situation et depuis si longtemps pour ne pas la comprendre? Le citoyen musulman, habitant du village planétaire, sait que, même dans l’Occident permissif et laïc, on ne joue pas impunément avec l’image du Christ ou de la religion juive: bien des scandales se terminent devant les tribunaux. Ce citoyen musulman a du mal à comprendre qu’au nom de la liberté d’expression, on franchisse subitement, allégrement un interdit. A nouveau il évoque la politique du "deux poids, deux mesures", si présente le 2 février dernier au Parlement européen lors du débat sur le Proche-Orient. Le journal Libération rapporte des extraits de blogs américains: "Vous ne verriez pas le judaïsme diffamé de cette manière en occident (…), l’Islam est une cible facile (…), il s’agit de discours haineux, délibérément choisis pour déclencher une bagarre"…juge un internaute. Certes il faut éviter amalgames, comparaisons et analogies hâtives, mais demeure une humiliation supplémentaire, vécue comme une insulte et pire comme une insulte blessante parce qu’incompréhensible. Il n’a pas été fait usage du principe de précaution, si souvent invoqué en Europe. Défendre la liberté, et tout particulièrement la liberté d’expression, c’est bien, en faire partager le goût et l’usage c’est mieux.

En substance c’est ce que Franco Frattini a voulu dire lorsqu’il a fait connaître la position de la Commission et qualifié l’initiative de publier les caricatures de "peu opportune" (version française) ou "imprudente" (version anglaise). Il fut l’une des premières voix à rétablir l’équilibre entre le respect d’un principe absolu, la liberté d’expression et singulièrement de la presse et le respect du principe de délicatesse à l’égard de communautés se réclamant de principes religieux autres que ceux qui dominent dans nos sociétés. Différentes considérations l’ont sans doute amené à intervenir, mais il s’est singulièrement exprimé sur l’une d’entre elles: n’est-il pas le responsable, en tant que commissaire et vice-président de la Commission, de la bonne intégration des populations émigrées? La présidence autrichienne s’est exprimée dans une tonalité voisine avant que tour à tour le Vatican et les autorités américaines ne viennent clore une évolution lente à se dessiner (cf. dans ce numéro: Des nouvelles rapides…, Affaire des caricatures de Mahomet: réactions et prises de positions). Mme Ursula Plassnik, devant le Conseil permanent de l’OSCE qui rassemble 55 pays, a condamné "des déclarations et des activités qui dénigrent une religion de manière offensante". Le dialogue des cultures et des religions doit avoir lieu quotidiennement et il doit "être conduit avec responsabilité" a-t-elle insisté. L’exercice de la liberté est en effet indissociable du sens des responsabilités. En terres d’Islam, l’athéisme est vécu comme quelque chose de monstrueux, il l’était en Europe et les philosophes des Lumières, esprits forts et protégés, se sont entourés de précautions et habiletés pendant longtemps. Faut-il maintenant blesser, bafouer le sentiment religieux qui reste présent dans l’aventure humaine, quelle que soit la réponse que l’on donne, à titre personnel?

C'est une excellente occasion pour rappeler les valeurs sur lesquelles repose la construction européenne et les principes juridiques contenus dans la Charte des droits fondamentaux et la Convention européenne des droits de l'homme. C’est aussi une excellente occasion pour rappeler ce qui a été fait, ce qui est engagé, car l’Europe est si oublieuse d’elle-même qu’elle perd de vue, en cours de route, ce qu’elle a entrepris. Trop souvent, sous l’attaque, elle reste muette, comme interdite. Depuis 1977, les institutions ont réaffirmé leur condamnation de toutes les formes d’intolérance, de racisme et de xénophobie, 1997 fut l’année européenne contre le racisme. Le traité d’Amsterdam lui a conféré, pour la première fois, le pouvoir d’adopter des législations pour lutter contre la discrimination dont une des formes les plus odieuses est le racisme ethnique ou religieux. En novembre 2001, la Commission a proposé une décision-cadre en vue de renforcer les mesures de droit pénal visant à rapprocher les dispositions législatives et réglementaires des Etats membres concernant les infractions racistes et xénophobes et d’encourager la coopération entre les Etats membres pour réprimer ces infractions. Le Parlement a rendu son avis et depuis le texte s’est perdu dans les sables du Conseil. Plus récemment, le 21 septembre 2005, la Commission a rendu publique une communication où elle s’est efforcée d’analyser, pour les combattre, les facteurs qui contribuent à la radicalisation violente. Tout cela vient d’être rappelé par le Porte-Parole de la Commission devant plusieurs centaines de journalistes lors du point de presse quotidien. La presse n'en a certainement pas donné l’écho qu’il convenait, compte tenu de cette actualité brûlante qui touche directement tous les citoyens européens.

NEA say… abordera d'autres problèmes de discriminations, celles fondées sur le genre qui atteignent principalement les femmes. C’est une forme sournoise de racisme et comme telle, tout aussi odieuse; souvent elle prend la forme de violences et s’exprime à travers un réseau subtil de discriminations contre lesquelles le futur Institut européen pour l’égalité luttera dés sa mise en place, prochaine.

Le panorama serait incomplet sans une allusion aux élections palestiniennes, élections historiques qui se sont faites sous la surveillance d’une délégation de députés européens et de plusieurs centaines d’observateurs conduite par Véronique de Keyser, députée au Parlement européen. Sait-on qu’en 2005 ce sont 18 délégations qui furent envoyées dans le monde entier: de l’Afghanistan à la Bolivie. La semaine passée, NEA say… a esquissé la description du rôle des observations électorales dans la promotion de la démocratie. Nous reviendrons sur cet outil qui, année après année, se met en place et devient l’outil majeur dans la prévention des crises et/ou le rétablissement de la paix. C’est aussi la réponse à beaucoup de débordements que l’on a connus ici et là cette semaine.