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EDITORIAL

pdf mise en ligne :03 07 2008 ( NEA say… n° 52 )

ASILE > Elargissement

Qui croire ? Que croire ? ... La trahison des élites

Face à la diversité, souvent contradictoire, des informations, le citoyen européen est désemparé et il est naturellement tenté par le retrait, le repli. Le même jour (mercredi 25 juin 2008) il lit dans le journal français Le Figaro un énorme titre : « Profond pessimisme des Français face à l’Europe » et dans le journal Libération « Les Français attachés à l’Europe », avec des pourcentages qui atteignent des sommets difficilement accessibles. Certes une lecture attentive de leur contenu fait apparaître qu’ils ne divergent pas dans les mêmes proportions que les titres. Les sondages concernant l’opinion publique en Irlande (notamment l’Eurobaromètre) témoignent d'un profond attachement à l’Europe. Les sondages d’avant le référendum témoignaient du même attachement, avec des taux légèrement moins élevés. Qui croire ? Que croire ?

Faire le constat du décalage entre les élites et les citoyens revient à ne presque rien dire. 

Au fond, ce qui est en jeu c’est la trahison des élites, des cadres de la société (politiques, journalistes, chefs d’entreprises, fonctionnaires, enseignants…). Aujourd’hui existe un fort  préjugé, bien installé parmi les élites et les cadres : les Européens ne voudraient pas l’Europe. C’est une erreur grave, absolue qui en dit beaucoup plus sur leur euroscepticisme, à eux, que sur le point de vue des peuples. Les Européens entretiennent avec l’Europe une relation de bon sens, quasi pragmatique. Ils approuvent l’Europe, parce qu’il n’y a pas d’autre solution, c’est un projet manifestement utile, parce qu’il sert à améliorer leur vie, et à réduire leurs difficultés (les preuves existent). Dans ce registre, ils aiment l’Europe, ils l’apprécient mais ils en veulent davantage et à cet égard l’article de Libération déjà cité est très illustratif : 72% veulent une politique fiscale et sociale européenne, 93% une politique plus intégrée en matière d’environnement, 72% sont favorables à une véritable défense européenne, 62% pour une politique plus intégrée en matière d’immigration, etc.

Ces mêmes élites croient se sortir d’affaire en proclamant: les citoyens veulent être protégés, protégeons-les ! Certes les temps sont difficiles pour beaucoup et leur permettre de souffler un peu n’est pas superflu. Pour autant veulent-ils être infantilisés ? Sont-ils incapables d’affronter la vérité du moment et des décennies à venir ? Chacun se plaint du populisme mais il le nourrit en ne disant pas la vérité et les voies raisonnables qu’il faudra emprunter inéluctablement. L'Europe doit protéger, mais en évitant toute embardée sécuritaire et tout dérapage populiste.

L’issue -comme une sortie désespérée d’assiégés- serait-elle, comme certains le préconisent, dans le lancement d’une grande opération politique européenne consultant les citoyens, une consultation claire, portant sur les valeurs, les grandes lignes de la construction où chacun en comprendrait d'emblée l’enjeu ? Une telle opération risquerait fort de conduire à un échec dans la participation et les résultats. On oublie trop que le temps européen est un temps long par rapport à l’immédiateté, la rapidité de l’actualité, des prises de décisions nationales qui mobilisent les opinions dans un sens ou un autre, de façon erratique et souvent pour un bref instant. Le processus européen n’est compatible ni avec le temps médiatique, ni avec le temps politique qui reste mesuré à l’aune des rythmes électoraux nationaux. Mais c’est le prix qu’il faut accepter de payer pour que peu à peu se distille un véritable débat, une appropriation des enjeux par tous les Etats membres, les parlementaires, les représentants élus, les citoyens. Cette lenteur est le gage du succès, une garantie démocratique.

Quel rôle pour la société civile, si souvent invoquée, comme on invoque Sainte Rita pour les causes désespérées ? Elle reste peu visible et largement inaudible pour les mêmes raisons que celles qui viennent d’être exposées. Pour elle, comme pour toute l’information, la crise est une crise de la demande et pas de l’offre. Face à la défaillance des élites comment pourrait-elle se faire entendre ? Quelle tribune lui est réellement offerte et de façon constante ? Elle a ses défauts et ses imperfections et nous n’avons rien à ajouter à ce qui était écrit dans l’éditorial du n° 42. Elle poursuit son combat obscur avec sérieux et souvent avec compétence. Mais quel écho reçoivent ses travaux ? Eu-Logos a participé, avec les moyens qui sont les siens, à la deuxième Agora citoyenne organisée par le Parlement européen les 12 et 13 juin 2008 sur le thème du réchauffement climatique. Les lecteurs trouveront dans le présent numéro un compte rendu et les conclusions des cinq ateliers de cette deuxième session. Nous nous sommes efforcés de nourrir les débats comme lors de la première. Notre dossier « Immigration et Asile » , régulièrement tenu à jour, est consultable sur le site de l’Agora. Eu-logos ne peut qu’être satisfait de la prise en compte de ses préoccupations concernant les dangers que le réchauffement climatique représente pour la paix et les conséquences sur les flux migratoires. L’Agora citoyenne a demandé que soit mis à l’étude sans délais un statut de « migrant climatique » (cf. point F et points 9 et 10 des conclusions de l’atelier « Solidarité »). Eu-logos peut témoigner d’une bonne atmosphère pendant les travaux qui furent de bonne qualité dans leur déroulement et dans les résultats. Mais encore une fois, la même question lancinante : quel écho dans les médias ?

C’est cette trahison des élites et des cadres qui n’expliquent rien, ne s’engagent jamais devant leur opinion publique, qui refusent de donner toute fierté à se sentir européen comme on se sent allemand ou catalan, qui est à la source de ce désenchantement, ce pessimisme inerte. C'est aux politiques qu'il faut s'adresser vigoureusement et pas aux institutions, si l'on veut que l'Union européenne avance. Il y a plus de quatre-vingt ans, l’écrivain et philosophe français, Julien Benda, avait écrit un ouvrage retentissant qui a conservé toute son actualité : La trahison des clercs. Il  date de 1927 et Julien Benda y dénonçait la capitulation des intellectuels français, traîtres à leur mission de défenseurs du rationalisme démocratique. Aujourd’hui ce ne sont pas les intellectuels qui sont en première ligne, leur production est plus honorable comme en témoigne le récent ouvrage de Justine Lacroix (La Pensée française à l’épreuve de l’Europe - Grasset). Mais l’Europe attend un nouveau Julien Benda qui dénoncerait avec la même vigueur et le même succès (quoique à posteriori) la trahison de ses élites, de ses dirigeants, de ses cadres. L’avertissement de Julien Benda ne fut pas suffisamment entendu (1927) et l’Europe a connu le fascisme, le nazisme, la seconde guerre mondiale… Qui donnera un peu de fierté aux européens ?

On doit également à Julien Benda (1867-1956) un admirable Discours à la Nation européenne. Extraits:
« Il existe des hommes qui veulent unir les peuples, des hommes qui pensent à « faire l’Europe ». Je ne m’adresse pas à tous. Parmi ces hommes certains cherchent ce que l’Europe devra faire pour exister dans l’ordre politique, d’autres dans l’ordre juridique. Je n’ai point qualité pour retenir leur audience. D’autres pensent à la révolution qu’elle devra accomplir dans l’ordre intellectuel et moral. C’est à ceux-là que je parle.
Bien entendu je ne viens pas nier les graves transformations économiques que l’Europe devra réaliser pour se faire. Je dis que ces transformations ne lui seront vraiment acquises, ne pourront être tenues pour stables que lorsqu’elles seront liées à un changement profond de sa moralité, de ses évolutions morales
».