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TOTALITARISME: l'Union européenne cultive sa mémoire historique afin de ne pas répéter les erreurs du passé

pdf mise en ligne :13 10 2008 ( NEA say… n° 55 )

DROITS FONDAMENTAUX > Dignité humaine

Bien avant l'idée d'instaurer une "Journée européenne de commémoration des victimes des crimes du stalinisme et du nazisme", le Parlement européen se penchait déjà sur la nécessité de préserver les mémoires nationales sur la question du totalitarisme. Le groupe des Verts/ALE a organisé une audition consacrée aux anciens régimes communistes. Dans ce cadre, une question ressort majoritairement : que faire des fichiers secrets des anciens régimes communistes ?

Le 22 septembre dernier, le Président du Parlement européen (FR) (EN) a annoncé l'adoption d'une déclaration écrite (FR) (EN)préconisant l'instauration d'une "Journée européenne de commémoration des victimes des crimes du stalinisme et du nazisme ». Cette initiative n'est pas étonnante, eu égard à la multitude de travaux effectués au Parlement européen à ce sujet. L'audience publique du groupe des Verts/ALE du jeudi 18 septembre sur le totalitarisme en est un exemple. En effet, selon lui, l'intégration européenne ne pourra se faire dans le futur, sans la conscience des méfaits qu'ont commis en Europe, les régimes totalitaires. C'est pourquoi, ce dernier a organisé une audience publique afin de permettre l'échange de mémoires et d'informations à ce sujet. A cette occasion, différents représentants ont exposé le travail de leurs instituts ou commissions nationaux.

Dans ce cadre, une question ressort majoritairement : que faire des archives des services secrets impliqués dans les anciens régimes totalitaires ? L'Allemagne, la République tchèque et la Bulgarie semblent d'accord sur la réponse à cette question. Cependant, en Bulgarie, l'exécution des mesures nécessaires reste freinée par un grand problème de corruption[2].

 


 

I. Le travail des instituts nationaux et des commissions chargées de la gestion des archives des anciens régimes communistes en Allemagne, République tchèque et Bulgarie :

 

A. La situation en Allemagne :

 

1) Exposé du Dr. Bernd Florath, de la Commission Fédérale des Archives de la Sûreté de l'Etat de l'ancienne RDA, concernant la gestion des archives[3] :

 

En Allemagne, le Bureau du Commissaire Fédéral détient les archives du Ministère de la Sécurité publique de la RDA. Celui-ci les met à la disposition d'individus, d'institutions ou du grand public conformément à de strictes dispositions légales. Il contribue également à la recherche judiciaire, historique et politique. Cette initiative est originaire de la révolution pacifiste qui eut lieu en 1989/90 contre le régime communiste de l'Allemagne de l'Est. Des manifestants occupèrent les bureaux administratifs de l'ancien Ministère de la Sécurité Publique de la RDA et forcèrent la dissolution de cet organe d'oppression. Après cet évènement, le chemin fut ouvert vers un progressif dévoilement des fichiers secrets du Stasi. Le bureau fut créé le 3 octobre 1990, avec la réunification de l'Allemagne. Actuellement, 180km d'archives sont analysées par le bureau.

 

 

2) Exposé d'Anna Kaminski, Directrice de la Fondation pour la Réconciliation de la Dictature du Parti Socialiste Unifié, concernant l'information et la recherche :

 

La Fondation pour la Réconciliation de la Dictature du Parti Socialiste Unifié fut créée en 1998 par le Parlement allemand. Sa tâche est de procéder à des recherches scientifiques concernant les régions de l'Europe de l'Est anciennement touchées par le communisme afin d'informer le public et de favoriser la coopération internationale à ce sujet. Une bibliothèque spécialisée, des expositions, des concours, des bourses, ou encore des formations, furent établies dans ce but. En tout, 25 millions d'euros ont été attribués à la fondation à cette fin. En plus de ce large mandat, la fondation a une activité de lobbyiste notamment pour influencer les décisions à caractère pénal. Celle-ci mentionne cependant le manque d'informations concernant cette période dans les écoles allemandes du fait de l'importance prise par les deux guerres mondiales au niveau de l'éducation.

 

 

 

B. La situation en République tchèque exposée par Ph Dr. Pavel Žáček, Directeur de l'Institut d'Etude des Régimes Totalitaires[4] :

 

 

La question des archives des services secrets débuta en Tchécoslovaquie après la révolution de velours de 1989 et la création du Forum Civique[5]. Celui-ci avait comme but d'unifier tous les opposants au régime communiste afin de le faire tomber. Ce but fut atteint le 29 décembre 1989, lorsque le leader du Forum Civique, Václav Havel, fut nommé Premier ministre. Dès lors, le processus d'ouverture des premiers fichiers secrets fut mis en oeuvre.

Aujourd'hui, l'Institut d'Etude des Régimes Totalitaires est régi par l'acte n° 181/2007 Coll., qui, dans son préambule, est précédé de la mention : « celui qui ne connaît pas son passé est destiné à le répéter ».  Le Parlement de la République tchèque, dans ce préambule, marque son intention d'informer le public de la gravité des faits commis durant les deux périodes totalitaires vécues en République tchèque. L'Institut a donc comme but d'analyser et de mettre à disposition du public, tout document relatif à ces périodes de l'histoire ; il se penche actuellement sur les 20km de microfilms présents dans les archives.

 

 

 

C. La situation en Bulgarie exposée par Evtim Kostadinov, Président  de la Commission Responsable du Dévoilement des Archives des Anciens Services Secrets Totalitaires Durzhavna Sigurnost :

 

La période communiste en Bulgarie débuta en 1944 et pris fin en 1989 par la chute du Parti Communiste Bulgare. Celui-ci, renommé Parti Socialiste Bulgare en 1990, fait actuellement toujours partie de la coalition au pouvoir.

              Avant les années 1980, l'ouverture de dossiers secrets en Bulgarie n'avait lieu que très rarement et par pure intérêt politique, afin de détourner l'attention du public d'autres évènements plus importants. Depuis lors, deux lois (une de 1987 et une de 2001) ont organisé l'ouverture des archives et établi des institutions à cette fin.

Ces lois permirent de créer la Commission Responsable du Dévoilement des Archives et de déterminer quels étaient les responsables politiques ayant coopéré avec les services de renseignements. Mais, suite à ces découvertes, la Cour constitutionnelle bulgare déclara que le nom de ces personnes ne pouvait être dévoilé. Cette situation fut heureusement débloquée peu avant l'adhésion de la Bulgarie à l'Union européenne, par l'adoption d'une loi en 2006, actuelle base juridique de la dite Commission.

 

 

II. Réflexion critique quant à la nécessité de dévoiler les archives :

 

              L'ouverture des archives, dans chacun des trois pays mentionnés, s'est toujours vue confrontée à une forte opposition. Pourquoi a-t-on tout de même décidé d'ouvrir les archives ?

 

Selon les différents interlocuteurs présents au Parlement, la contestation relative à l'ouverture des fichiers secrets est due à trois raisons majeures. Certains pensent qu'il est tout simplement mieux de ne pas remuer le passé et de le laisser à sa place. D'autres, pensent qu'il est dangereux de publier des informations confidentielles concernant le mode de fonctionnement toujours actuel des services secrets. Finalement, certains encore, se sentent juste directement menacés par ces archives, et ce surtout en Bulgarie.

              Cependant, la décision de dévoiler les fichiers fut maintenue en Allemagne, en République tchèque et en Bulgarie. Ceci est tout d'abord dû au soucis majeur de maintenir une certaine mémoire historique, notamment en empêchant la destruction des fichiers. Afin que l'histoire ne se répète pas, il est en effet primordial que chacun garde à l'esprit la dangerosité d'un régime ne connaissant pas les droits de l'homme.

              Ensuite, un aspect moral primordial est à mettre en évidence : les victimes de ces régimes doivent être reconnues dans leur dignité, et ce par la condamnation des auteurs de ces crimes.

En outre, la sécurité de l'Etat ne semble pas, pour nos interlocuteurs, être réellement mise en péril. Les fichiers dévoilés n'ont en effet jamais été destinés à protéger les citoyens, ils furent toujours utilisés à des fins d'oppression.

Finalement, en Bulgarie, l'accent est également mis sur le fait que ces dix dernières années, des individus des services secrets tentent encore d'influencer le gouvernement. Le problème est donc actuel, et solvable par le seul dévoilement des fichiers secrets. Le problème est maintenant de savoir quelles figures se cachent derrière les pseudonymes utilisés dans ces archives.

 

 

III. Bulgarie : manque d'efforts pour établir la vérité et restaurer la mémoire :

 

A. Quelques aspects de la répression présentés par Evgeni Genchev, membre du Centre d'Assistance pour les personnes ayant survécu à la torture[6] :

 

 

Quantitativement, la répression communiste en Bulgarie eut comme résultat :

- 20 000 morts ou disparus

- 3000 emprisonnés

- 200 000 autres victimes de la répression (perte de travail, etc...)

 

Qualitativement, la répression consista en la création d'un Etat totalitaire dépourvu de justice, intimidant la population par des mesures de surveillance, de torture, de menaces ou encore d'exécutions. La vie de milliers de personnes en était concernée.

 

 

B. La répression des Turques en Bulgarie présentée par Sükrü Altay, membre de l'Association pour la Justice, la Culture et la Coopération dans les Balkans :

 

 

              Il ne serait pas anodin de remarquer, que dans les considérations faites à propos des répressions commises dans les régimes totalitaires, plus de place est souvent faite à certaines minorités. Cependant, dans les mémoires de l'histoire, se cache l'extermination de certaines communautés qui sont restées dans l'ombre. Tel est le cas de la minorité turque en Bulgarie.

 

La Bulgarie regorge en effet de minorités – turques, polonaises ou encore tziganes. En 1984, le régime communiste voulut disséminer la minorité musulmane. C'est ce qu'il fit entre le mois de septembre et le mois de décembre 1984. Les musulmans furent battus à mort, attaqués, volés ou envoyés dans le redoutable camp de concentration de Béléné, situé sur une île du Danube. Fin décembre 1984, de nombreux Turques manifestèrent dans plusieurs villes pour être ensuite exterminés par les soldats bulgares. Ce jour-là, 18 personnes furent tuées dont un enfant dans les bras de sa mère. Des docteurs, professeurs, furent licenciés. Sükrü Altay en faisait partie. Le 29 décembre 1984, celui-ci fut arrêté devant les yeux de ses étudiants.

 

              Au total, 120 turques furent tués, 1200 emprisonnés et 150 000 exilés. Dix-neuf ans plus tard, les responsables n'ont toujours pas été jugés.

 

Sükrü Altay, par son intervention, montre que lorsque s d'action en Bulgarie, présentée par Maria Dermendzhieva, journaliste pour the journal Glasove en Bulgarie :

  

En Bulgarie, peu de pression est exercée sur les participants à la répression communiste dont le nom a été dévoilé. En effet, ni les médias, ni les autorités publiques ne semblent vouloir se mêler à cette action – selon le Président de la République et le Premier Ministre, rien de grave ne serait arrivé.

 

Ce manque d'initiative est dû à l'énorme corruption présente en Bulgarie ; 10% des personnalités publiques et médiatiques seraient encore liées aux anciens services secrets. Beaucoup de procès ont notamment été intentés contre des prêtres qui n'étaient en réalité pas moins que des agents du KGB bulgare. Au total, plus de 1500 de ces prêtres étaient des agents des services secrets.

 

Finalement, bien qu'il existe en Bulgarie un centre de dévoilement des archives, il n'en reste pas moins que la Bulgarie n'a toujours pas d'Institut national de la mémoire. La Bulgarie doit pouvoir assurer une démocratie durable et ne pourra le faire qu'en établissant une mémoire nationale ferme.

 

 

 

______________________

 

 

 

 

Pour conclure, des mesures de dévoilement des archives des anciens régimes communistes ont été prises en Allemagne, en République tchèque et en  Bulgarie. Chacun de ces trois pays a en effet admis qu'il était indispensable de conserver une mémoire nationale quant aux méfaits des anciens régimes communistes totalitaires. Cependant, dans l'exécution de cette mesure, la Bulgarie reste impuissante face au haut degré de corruption politique et médiatique existant dans le pays. Les agents des services secrets s'infiltrent partout et minimisent la répression. Ces considérations prennent d'autant plus d'importance, face à la gravité des faits commis en Bulgarie, notamment sur la minorité turque. Suite à ces considérations, il semble que la création d'une journée de commémoration des victimes des crimes du stalinisme et du nazisme est une exigence nécessaire à la prévention de tels crimes contre l'humanité.

 

 

 

 


Sofia Kintis Dilinos



[2] http://www.gisela-kallenbach.de/index.php?id=885

[3] http://www.bstu.bund.de

[4] http:// www.ustrcr.cz/en

[5] Mouvement civique contestataire actif durant la révolution de velours.

[6] http://130.227.3.66/usr/irct/home.nsf/unid/JREW-5MSCPV