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EDITORIAL

pdf mise en ligne :30 10 2008 ( NEA say… n° 57 )

COOPERATION POLICIERE ET JUDICIAIRE > Elargissement

L'Histoire et l'Europe, un rapport longtemps tourmenté. Et maintenant ?

Le temps de l'apaisement n'est-il pas venu ? Ce fut la toute dernière réflexion que nous a laissée Bronislaw Geremek (1). Face à  des mémoires divergentes que faire pour parvenir à une identité commune, s'est-il interrogé. Car, dit-il,  pas de conscience européenne sans mémoire commune ! Et de rappeler que les évènements de 1950, furent sans doute  moins une façon de se tourner vers l'avenir en se détournant du passé, mais plutôt  un dépassement de l'Histoire. Et Geremek d'affirmer que les grandes initiatives de coopération dans les domaines clés, littéralement historiques, n'apparaissaient , alors, pas comme une construction politique et économique, mais le sentiment d'enracinement des six pays fondateurs dans une histoire commune. Or, fait-il remarquer, l'élargissement, progrès important mais non ultime dans l'unification de l'Europe,  s'est fait et se fait encore, dans un autre contexte: attachement à la liberté avec la chute du mur de Berlin, projets d'avenir communs mais il remarque« le destin des peuples européens était peut-être commun, mais la mémoire ne l'est pas : la fracture est de taille ». Le travail sur la réunification des mémoires reste à faire et c'est un problème qui ne peut être traité comme une caractéristique de la diversité culturelle si propre à l'Europe. La mémoire commune est le fondement du sentiment de l'identité partagée, conclut-il.

 

Ignorer l'Histoire laisserait aux populistes et aux démagogues  toute liberté pour multiplier leurs messages de haine et de discorde permanentes Le présent, quoiqu'on veuille et quoique l'on fasse,  reste enraciné dans le passé, près à ressurgir, à vous sauter au visage. On ne peut pas laisser les mémoires de l'Est et de l'Ouest, car la fracture est là, séparées et se tournant le dos. Le seul moyen propose-t-il  c'est l'introduction de ces récits séparés et parfois contradictoires dans une éducation partagée et commune : le goulag doit être aussi bien connu que les camps d'extermination nazis, dans le récit sur la formation de l'unité européenne, Vaclav Havel et Lech Walesa doivent prendre place au côté de Jean Monnet ou Altiero Spinelli. Il faut nourrir les européens de l'histoire des autres, chercher le pourquoi du vivre ensemble par la confrontation des histoires, par la création de ce que Geremek appelle « European narrative ».

 

Ambition  noble contre laquelle il n'y a rien à dire. Cependant,  s'amorce une tendance encore discrète mais perceptible à commémorer ou à vouloir commémorer (le pacte von Ribbentrop/Molotov, ou la grande famine, Holomodor, des années trente qui frappa si durement les Ukrainiens et d'autres tombés sous la dictature communiste). D'autres tentatives et d'autres tentations apparaîtront nécessairement. Pourquoi pas !

 

Mais il faut dès maintenant prendre conscience des dérives possibles d'instrumentaliser l'histoire et bien plus de légiférer sur l'histoire et voire apparaître à l'exemple de la France des « lois mémorielles » qui s'accompagnent de sanctions pénales. Depuis quelques années, l'association « Liberté pour l'Histoire » dénonce cette dérive suscitant en France un débat ardent d'où jaillissent un certain nombre de polémiques. Elle attire l'attention sur le fait que cette menace prend désormais une dimension européenne avec le projet de décision-cadre concernant la lutte contre le racisme, la xénophobie. D'où l'appel dit « Appel de Blois » qui entretemps s'est élargit à des grands intellectuels de notoriété européenne. « Dans un Etat libre, il n'appartient à aucune autorité politique de définir la vérité historique et de restreindre la liberté de l'historien sous la menace de sanctions pénales ». L'association appellent à la vigilance contre des empiètements toujours possibles du pouvoir politique.(www.lph-asso.fr).

 

Le danger n'est peut-être pas aussi grand que l'imagine l'association « Liberté pour l'Histoire » beaucoup d'hésitations persistent parmi les députés européens et les gouvernements et la prudence pour l'instant semble prévaloir, par exemple refus de vouloir nommer et identifier clairement les massacres, génocides, actes extrêmes de racismes, comportements xénophobes car ce serait la boîte de pandores, chacun revendiquant de figurer sur les tables officielles d'un martyrologue qui n'est que trop vaste, et que d'ailleurs personne de sensée ne songe, un instant, à contester.

 

On peut imaginer que le très grand historien que fut Bronislaw Geremek aurait rejoint l'Appel de Blois, s'il ne l'a fait, et les deux combats ne doivent pas être confondus, et encore moins s'opposer, et bien au contraire ils gagneraient singulièrement à se rapprocher. Précisément dans le but d'éviter toute dérive, déjà pressentie et redoutée, les réactions de certains parlementaires européens en témoignent.

 

Les lois « mémorielles » ont reposé sur des motivations qui justifiaient l'intervention de la loi, au même titre que le projet de « décision-cadre » de l'UE. : risque d'occultation d'une tragédie qui pèse sur la conscience occidentale, respect du aux victimes et à leurs descendants, protection des juifs contre le risque d'une nouvelle stratégie antisémite d'autant plus redoutable qu'elle serait camouflée, oblique. Mais la sanction pénale du négationniste (qui n'existe pas partout dans l'UE) a été perçue comme relevant d'une police de la pensée qui avec les meilleures intentions du monde exposerait les travaux des historiens et des penseurs, philosophes ou sociologues, aux dangers d'une nouvelle forme de censure. C'est pourquoi ne furent pas assorties de sanctions d'autres lois « mémorielles » françaises, adoptées ultérieurement par le parlement français pour faire reconnaître le génocide arménien ou pour établir officiellement que l'esclavage imposé à des millions d'africains  par les puissances coloniales européennes fut un crime contre l'humanité. C'est pourquoi la Mission dite Bernard Accoyer sur les questions mémorielles s'oriente vers des résolutions sans conséquences juridiques. Cette voie semble plus  raisonnable à première vue et doit être méditée au moment où l'Europe souhaiterait s'engager, selon les dernières volontés de Bronislaw Geremek, dans la « réunification des mémoires ». Un équilibre est à trouver : le pouvoir politique ne peut agir et s'ériger comme un redresseur de torts, universel, que ces torts soient historiques, moraux ou sociaux, mais il ne peut non plus se désintéresser des injustices subies par les individus en raison de leur appartenance à  un groupe ethnique, religieux ou sexuel.

 

(1) in "Notre Europe ", Robert Laffont editeur.