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EDITORIAL

pdf mise en ligne :21 02 2006 ( NEA say… n° 05 )

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Dans notre village planétaire, un besoin urgent de civisme et de mieux vivre ensemble

Le moment du bilan, provisoire, approche après cette frénésie liée à la crise des caricatures. La violence retombe nécessairement, mais sans illusion: le feu qui couvait depuis un certain temps, repartira si rien n’est tenté. L’appel en faveur d’une authentique éducation civique, lancé dans l’hémicycle de Strasbourg par l’eurodéputé Francis Wurtz, constitue vraisemblablement la voie la plus sage et la plus efficace, plus certainement que la proposition des 57 pays musulmans, membres de l’Organisation de la Conférence islamique (OCI). Aussi raisonnable soit-il, un nouveau texte n’aura guère de prise sur des comportements qu’il faut éduquer, ce fut le message de certains parlementaires, notamment le leader du PPE, Hans-Gert Poettering. "Eduquer" en priorité, ici et là, et au bout du compte c’est ce que propose le Parlement européen dans sa résolution! Les textes sont là, nous dit Anne-Marie Quatrevaux en pointant un arrêt de la Cour européenne des droits de l’homme dans l'article intitulé "Les libertés fondamentales, oui, mais pour tous". Les textes sont là pour faire respecter les droits de chacun, nombreux, enchevêtrés avec leurs lignes de force et leurs faiblesses. Javier Solana a eu raison de répliquer au secrétaire général de l’OCI que la Déclaration universelle des droits de l’homme existe: ne pas l’ignorer représentera un progrès réel… Et au cours du débat, le député Brian Crowley a eu raison d’appeler à ne pas crier "au feu!" dans un cinéma bondé, quand il n’y a pas de feu.

Le feu est ailleurs, dans le choc des ignorances et non dans le choc des cultures ou des civilisations. Francis Wurtz a bien identifié la cause du symptôme; il est de nature politique. Il a cité le poète palestinien Mahmoud Darwich qui s’était exprimé, quelques jours auparavant, dans le journal Le Monde: la cause de cet embrasement, l’expression exacerbée d’identités blessées qui ont "le sentiment d’être poussés hors de l’histoire". Et cela dans un contexte difficile, insaisissable, où tour à tour sont annoncés (ou simplement supposés) la mort de Dieu et le retour de Dieu.

Le Parlement européen a su débattre à chaud avec une véritable élévation de pensée, avec spontanéité: ce sont des convictions qui se sont exprimées, sans panique morale ou émotionnelle et avec une richesse analytique réelle. Un authentique moment de démocratie vécue. Dans le passé, le Parlement européen n’a certainement pas eu souvent l’occasion de débattre d’un sujet aussi grave, plus qu’un sujet de société, un problème relevant d’un projet de civilisation. Pour trouver un enjeu équivalent, il faut revenir aux meilleurs moments de la Convention débattant des valeurs qui font l’Europe: l’Europe du pourquoi et du comment. Dés lors, on comprend mal que la journaliste, Raphaëlle Rivais, ait écrit, dans Le Monde du 16 février dernier, que les députés européens avaient débattu "avec prudence". Le lecteur jugera sur pièces en lisant le compte rendu détaillé de la séance du Parlement, dans l'article "La crise des caricatures de Mahomet: réactions européennes et internationales". A quelle audace, Raphaëlle Rivais s’attendait-elle? Il n’y a pas eu d’autocensure et c’est à une grande liberté dans le ton et le contenu même des propos que l’on a assisté. Que la presse n’ait pas donné l’ampleur que le débat méritait, c’est un autre problème, tout aussi préoccupant: celui de l’information dont Eulogos commence à entretenir ses lecteurs. Comparé aux nombreuses pages consacrées à la crise et à ses commentaires, on peut dire que le débat au Parlement européen a été passé sous silence. Cette absence de relais dans les médias justifie-t-elle les attaques vigoureuses, comme à l’habitude, d'Olivier Duhamel qui, samedi soir sur Arte, s’emportait vivement contre le silence accablant de l’Europe? D’ordinaire, Olivier Duhamel est mieux inspiré, ou tout simplement mieux informé. De même, que penser de l'éditorial du Figaro qui, ce 21 février, annonce que l'"Europe est sans voix"? Sans voix parce qu'aucun média ne s'en fait le relais au niveau national. Notons que les plus hautes autorités appartenant aux institutions européennes (Parlement, Conseil et Commission) n’avaient pas attendu ce débat pour s’exprimer, simplement la session plénière leur a fourni, à tous, une unité de temps et une unité de lieu pour le faire.

Parvenus à ce stade, le lecteur est en droit de s’interroger, à la suite du philosophe Cornelius Castoriadis et du journaliste Jean-Claude Guillebaud, dans Le Monde du 16 février: "Pourquoi nos sociétés libres et riches sont-elles devenues incapables d’exercer durablement une influence émancipatrice sur le reste du monde? Pourquoi un peu partout sur la planète, la modernité dont nous sommes les messagers se trouve-t-elle récusée ou combattue? (…) La modernité occidentale tend à diaboliser ce qui la conteste, à négliger ce qui la questionne, à combattre ce qui lui résiste. Comme si toute critique oubliée, toute déréliction conjurée, elle retrouvait face à l’autre la certitude qui lui fait défaut lorsqu’elle est face à elle-même". Elle est une idéologie conquérante qui "tend à se barricader dans le refus de l’autre. Comme si [l’occident] se trouvait désormais bétonné, clos sur lui-même, inaccessible à l’interrogation".

Que nous dit Anne-Marie Quatrevaux dans son article? Les moyens existent en Europe pour faire respecter les droits de chacun et la Cour par sa jurisprudence a fait de la Convention européenne des droits de l’homme un instrument vivant. Mais avertit-elle, écrire, faire accepter et reconnaître un code de droits et de libertés est un aboutissement et ce qui fait problème dans la société pour vivre en paix, peut demander du temps avant d’être réglé par le droit. On peut même ajouter: tout a-t-il vocation à être réglé par le droit? Le civisme enseigné à chacun peut être une issue plus assurée et plus rapide. Elle met en garde: "la modernité et l’universalisme ne sont pas l’apanage de l’Occident, de même que le conservatisme et l’intégrisme ne sont pas une exclusivité du monde arabe".

Finalement, s’interroge-t-elle: "Quels signaux l’Occident envoie-t-il à l’Orient?" Le lecteur pourra tenter d’y répondre après avoir pris connaissance du débat que le Parlement vient d’avoir sur les droits de l’homme dans le monde en débattant de la clause des droits de l’homme dans les accords de l’UE avec les pays tiers. Les accommodements et la politique du deux poids, deux mesures y apparaissent trop souvent.

La commission temporaire d’enquête sur les vols et centres de détention de la CIA a commencé ses travaux avec ambition et rigueur; ses bonnes intentions résisteront-elles à la froide détermination américaine? Le rapport de Alvaro Gil-Robles sur les prisons française, que NEA say… abordera la semaine prochaine, nous dit comment la justice fonctionne, quelles sont les pratiques des forces de l’ordre et comment les peines sont appliquées. Il conclut: "Il faut dire à l’opinion publique que la prison n’est pas une vengeance sociale!". Certes avec le temps les solutions pratiques apparaissent: les gens vivant de part et d’autre des frontières extérieures de l’Union pourront aller et venir, pour des raisons sociales, culturelles, économiques ou simplement familiales, sans tracasseries administratives. On a ainsi réuni, à nouveau, des ensembles humains forts que la frontière et l’histoire avaient injustement séparés.

Mais déjà de nouvelles préoccupations nous accablent: menaces sur les libertés individuelles! Attention, Internet vous surveille!, nous alerte un supplément du journal Le Monde. C’est vrai, chaque connexion laisse ici et là des empreintes. Les entreprises ne se gênent pas pour les collecter à des fins de marketing. Les Etats de même: des dictatures exercent, comme la Chine, une censure étroite sur le Réseau; dans les démocraties également, les autorités multiplient, au nom de la lutte contre le terrorisme, ou contre les trafics de toute sorte, des pratiques en marge de la légalité. Nos libertés individuelles ne sont pas seules à être menacées, notre sécurité l'est aussi. C’est un dossier permanent, ouvert déjà depuis longtemps par l’Europe et dans lequel chacun doit s’impliquer pour exercer, au mieux, sa citoyenneté active.