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EDITORIAL

pdf mise en ligne :18 01 2009 ( NEA say… n° 59 )

LIBRE CIRCULATION DES PERSONNES > Elargissement

 


Combattre la pauvreté et sans délai ! 

En 2005, 1,4 milliard de personnes vivaient avec moins d'un dollar par jour ; chaque année, au moins 27 millions d'enfants ne reçoivent pas les vaccinations essentielles, 536 000 femmes meurent en couches, et plus de 6,5 millions d'enfants meurent avant 1 an. Devant l'ampleur, la complexité et le choc provoqué par de telles situations, il est tentant, soit de baisser les bras, soit de proposer des solutions radicales, de promettre la fin de la pauvreté.  Pourquoi à nouveau dérouler ce constat aussi triste que banal ?

Parce que le moment est grave, plus grave que toutes les considérations macroéconomiques ou autres sur les rythmes présents et futurs des courbes du Produit intérieur brut de nos Etats. Parce que la tolérance, assez grande jusqu’à aujourd’hui à l’égard de la pauvreté, s’érode rapidement sans qu’on en perçoive toutes les conséquences. Longtemps tenu éloigné de la pauvreté, chacun d’entre nous voit la pauvreté gagner du terrain, se rapprocher de lui ou de ses proches, menace différée ou encore tenue à distance, peut-être, mais que chacun d’entre nous  ne peut désormais maintenir  hors de sa vue. Ce constat le laisse d’autant plus désemparé qu’il prend conscience que la croissance économique, pourtant réelle, n’a pu éradiquer la pauvreté, qu’en sera-t-il dès lors qu’elle n’est plus garantie ou s’étiole? L’aide sous toutes ses formes s’est également révélée impuissante, pire elle a pu s’accompagner d’effets contreproductifs.


Cette invasion  progressive de la pauveté, de la pauvreté extrême souvent, atteint le cœur du projet politique européen : sa vision de l’homme, et sa dignité que la Charte des droits fondamentaux place au premier rang, en un mot ses valeurs tant de fois proclamées. C’est dans ces moments de grand désarroi que le Parlement européen a consacré son premier rapport consacré aux droits de l’homme dans  l’Union européenne, oui nous disons bien dans l’Union européenne et pas dans des contrées lointaines à la démocratie mal assurée. Il avait échoué à le faire jusqu'à aujourd'hui...il était tant à quelques semaines des élections de juin prochain. L’intérêt de ce rapport, au delà de la longue énumération des violations habituelles, est d’avoir inscrit, dans le registre, la pauvreté au simple motif que la pauvreté ne viole pas tel ou tel droit mais qu’elle viole l’ensemble des droits fondamentaux, indistinctement. Cette inscription dans le registre des violations des droits de l'homme ne fut ni spontanée, ni facile...C’est pourquoi, sous peine de rendre son discours inaudible, que l’Union européenne doit s’attaquer de toute urgence et comme première priorité à la pauvreté, chez elle, comme dans le monde. L’Union européenne représente déjà une réalité politique forte, largement au-delà de la gestion des marchés, au-delà de la coordination des politiques et des positions nationales etc. Elle ne peut se laisser distraire de la lutte contre la pauvreté sans courir les risques graves , dans l’indifférence ou la passivité,  de porter atteinte à son projet politique, atteinte fatale puisque le touchant  en plein cœur.

Cette argumentation qui tourne autour de: "qu'est-ce qui fait le centre du projet politique européen?" nous l'avons retrouvée l'autre jour lors du débat au Parlement européen sur la situation à Gaza. Notre inefficacité (en réalité un mélange instable d'impuissance et de passivité plus que d'indiférence) a pu dire une parlementaire touche d'abord, et en plein coeur, notre projet politique, nos valeurs et c'est au nom de cela que nous devons réagir, et ce n'est que secondairement que nos intérêts économiques, diplomatiques peuvent être atteints et que  les équilibres geostratégiques sont menacés. C'est d'abord ce que nous sommes, notre identité si souvent revendiquée qui sont gravement atteints.  Lors de ce débat sur la situation tragique à Gaza il s'est trouvé un ministre des affaires étrangères assurant la présidence du Conseil pour faire observer que nous n'y pouvons rien, que celà ne  regarde pas l'Union européenne, s'attirant une réplique cinglante et du parlementaire britannique Beazeley et de la commissaire en charge de la politique étrangère, Benita Ferrero Waldner. Va-t-on s'entendre dire que la lutte conte la pauvreté ne relève pas des compétences institutionnelles de l'Union ?

Mais il faut avant toute chose que l'Europe soit au clair avec elle-même, tant on la sent incertaine, s'intéressant davantage à savoir ce que Obama va faire à elle-même que ce qu'elle a envie de faire avec Obama. Manifestement la démarche n'est pas la bonne.

Un autre élément de l'actualité nous a également poussé à retenir la lutte contre la pauvreté comme thème central pour l'éditorial de ce numéro. C’est en effet le moment qu’a choisi Esther Duflo (1), exceptionnellement jeune professeur au prestigieux Collège de France, pour proposer dans sa leçon inaugurale une autre voie pour lutter contre la pauvreté, celle de « l’expérimentation créative ». En réalité ce qu'elle réclame ce sont des "plombiers professionnels", de grands professionnels, sachant tirer les leçons de leurs échecs et de leurs succés, à partir de plan d'actions claires, concrètes, régulièrement évaluées et selon une ligne également claire. Elle nous met en garde contre un discours surchargé d'émotion ou à la recherche de l'absolu: "les effets d'annonce, les ambitions démesurées, l'impossibilité d'admettre l'échec sont autant de freins à l'innovation sociale". Il est plus important de proposer des remèdes plausibles concrets, de vérifier leur validité que de s'efforcer de démontrer la validité d'une argumentation qui au bout du compte reste abstraite. Elle défend l'économie de terrain, celle du plombier auquel elle se réfère, contre les faux remèdes. 

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(1) Esther Duflo est économiste, titulaire de la chaire "Savoir contre Pauvreté" qui vient d'être créée au Collège de France.  Elle vient de prononcer son cours inaugural qui a connu  un certain retentissement et dont l’intégralité est disponible sur le site internet du Collège de France .  www.college-de-france.fr